La COP28 qui se tient à Dubaï (Emirats arabes unis) du 30 novembre au 12 décembre 2023 ne débute pas sous les meilleurs auspices. Après la controverse sur la présidence de Sultan Al Jaber, ministre de l’industrie des Emirats arabes unis, mais surtout patron de la compagnie pétrolière nationale Adnoc et de Masdar, leader des énergies renouvelables au Moyen-Orient, l’ambiance n’est pas à l’optimisme sur les avancées nécessaires à l’occasion de ce rendez-vous annuel, dans un contexte géopolitique particulièrement compliqué. Les enjeux sont pourtant majeurs, alors que les objectifs de l’accord de Paris sont loin d’être atteints.
Les émissions globales de CO2 ont augmenté de 7,2% entre 2015 et 2022, soit depuis l’accord signé à la COP 21 de Paris, selon l’association Climate chance. Sur la seule année 2022, elles ont encore augmenté de 1% et les prévisions pour cette année se situent entre +0,5 et +1,5%. Après la baisse de 2020 liée à la pandémie, ce retour à la hausse est liée à un accroissement important des activités industrielles. Les émissions ont toutefois baissé de 9,6% en Europe et de 5,6% aux Etats-Unis depuis la COP 21. A contrario, elles ont fortement augmenté en Chine (+16,9%), en Russie (+15,6%) et en Indonésie (+56%). Chez ce dernier, les émissions ont progressé de 25% entre 2019 et 2022 avec l’ouverture de nouvelles centrales à charbon pour alimenter la production de nickel, utile aux batteries.
Au rythme actuel, les +1,5°C (d'augmentation de la température globale moyenne depuis les niveaux préindustriels) seront atteints en 2034. «Aujourd’hui, l’objectif de +1,5°C semble compromis voir condamné», s’inquiète Antoine Gillod, directeur de l'Observatoire de l'action climat pour l'Association Climate Chance. Les Etats vont devoir rehausser leurs ambitions dans leurs Contributions déterminées au niveau national (NDC). Car «il ne faut pas que cela soit un motif de découragement, relativise Alexis Gazzo, associé en charge des sujets climat et sustainability chez EY France. Il faut aussi s’adapter et limiter la casse.»
Des contributions des Etats très insuffisantes
Les contributions étatiques devaient permettre l’an dernier de baisser les émissions de 0,2% sur la période 2019-2030. Ce sera -2% cette année, alors que le GIEC préconise... -40%. Climate chance demande la mise en place d’un système plus contraignant pour les Etats et les entreprises. Selon une étude du Carbon Disclosure Project (CDP, une organisation qui publie des données sur l'impact environnemental des plus grandes entreprises) seules 0,4% des entreprises ont des plans de transition énergétique crédibles. Pour Lola Valejo, directrice du programme à l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI), «le bilan mondial est sans aucun doute la pièce de résistance. C’est lui qui va clôturer le COP 28. Les émissions continuent de progresser mais un plateau est en vue», finit-elle par tempérer à l’occasion d’une conférence de presse.
En dehors des ambitions de chaque Etat, plusieurs sujets doivent avancer, notamment sur l’énergie. Plusieurs ONG, dont Oxfam demandent «une sortie globale de toutes les énergies fossiles, avec des échéances claires et sans exceptions pour les fausses solutions comme la capture et le stockage du carbone». Une demande qui n’a aucune chance de trouver un consensus. Un accord positif serait déjà de fixer des objectifs de réduction de la demande en pétrole et gaz. On parle d’au moins 15% d’ici 2030 et 65% d’ici 2050. «Ces changements sont d’une grande complexité, reconnait Alexis Gazzo. Ce sont des processus longs et il faut un réel courage politique.»
De même, l’Union européenne appelle à mettre fin à toutes subventions directes ou indirectes aux combustibles fossiles au niveau mondial d’ici 2025. Un vœu pieu ? Les subventions des pays du G20 ont atteint en 2022 un niveau record avec 1 300 milliards de dollars, contre 583 milliards en 2021.
Tripler les ENR en 2030
Si plus personne ne s’attend à un objectif concret sur la sortie des fossiles, les Emirats arabes unis soutiennent la proposition d’une réduction des émissions de gaz à effet de serre de 50% pour les scopes 1 et 2 du secteur pétrolier en 2030 et une réduction de la production d’électricité à base de charbon sans CSC (capture et séquestration du carbone). Des mesures qui servent surtout à détourner l’attention d’un objectif indispensable torpillé par les compagnies pétrolières.
Un accord pourrait être trouvé autour d’une proposition défendue par le pays hôte, mais également l’UE : le triplement des énergies renouvelables à l’orée des années 2030. Il soulève un autre problème. «Nous sommes dans un régime d’accumulation plutôt que de substitution, dénonce Antoine Gillod. Malgré les crises actuelles, on est toujours dans une augmentation de la consommation d’énergies. Un exemple, la sortie du charbon profite autant au gaz qu’aux ENR.»
Financements, les attentes des pays du sud
Les pays riches ont atteint l’objectif d’un financement annuel de 100 milliards de dollars par an pour les pays les plus pauvres en 2022 soit avec deux années de retard. Une somme bien insuffisante pour répondre aux besoins des pays en développement. Les investissements climatiques nécessaires sont estimés à 1 000 milliards de dollars d’ici 2025.
D’autre part, la COP 27 avait débouché sur un accord de principe sur un fonds spécifique pertes et préjudices, réclamé depuis 30 ans. «Nous avons très peu d’avancée sur le nouvel objectif chiffré post-2025», regrette Mark Tuddenham, porte-parole du CITEPA (Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique), qui suit les négociations depuis 30 ans. Des ONG demandent l’instauration d’une taxe sur les énergies fossiles pour couvrir les pertes et dommages qui pourrait rapporter au moins 200 milliards de dollars. Trouver un accord serait «l’occasion pour les Etats pétroliers de montrer leur bonne volonté», explique Alexis Gazzo. Pourtant, rien n’est gagné, un débat va animer la COP 28.
«Sur le principal enjeu, qui consiste à concrétiser le fonds pour les pertes et dommages, le débat va porter entre autres sur les pays contributeurs et les pays bénéficiaires», analyse Antoine Gillod. Les points d’achoppements se trouvent du côté de Pékin, qui se verrait bien dans le groupe des pays bénéficiaires, alors que de plus en plus d’Etats, notamment africains montrent leur impatience. «Les chinois se cachent derrière la décision binaire de 1992, pays industrialisés et pays en développement, précise Mark Tuddenham. Or depuis 1992, la situation a évolué et la Chine n’est plus un pays en développement.» Toujours sur les financements, on attend un doublement de ceux qui sont dédiés à l’adaptation.
Le spectre de Copenhague
Au final, il n’est pas certain que ces enjeux cruciaux donnent lieu à des accords, alors que le dérèglement climatique n’a jamais été aussi prégnant. «C’est une COP vraiment critique, prévient Sébastien Treyer, directeur de l’IDDRI. Il faut mettre sur la table les enjeux sur les énergies fossiles, mais les pays pétroliers sont tellement sur la sellette que c’est difficile de savoir comment ils vont réagir. Et il y a le sujet du financement nord-sud. Difficile de voir comment ils vont réagir. On pourrait retomber sur des postures qui bloquent comme à Copenhague et avant la COP21.» Ce serait catastrophique.



