Reportage

Robotique, sobriété énergétique... L'usine de Cuneo, vitrine italienne de l'innovation chez Michelin

Située à Cuneo (Italie), la plus grande usine de pneus tourisme d'Europe de l'Ouest, fait également office de laboratoire d'innovation. Michelin, le propriétaire des lieux, cherche notamment à verdir son processus de fabrication tout en améliorant sa productivité.

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pneu Michelin Cuneo
L'usine de Cuneo fabrique 13 millions de pneus tourisme chaque année.

Avant de pouvoir pénétrer le 5 octobre à l'intérieur de l'usine Michelin de Cuneo, située à une centaine de kilomètres au sud de Turin, les journalistes invités doivent recouvrir d'une gommette l'objectif de leur smartphone. Pas question de fournir à la concurrence l'opportunité de mettre la main sur les secrets que le fabricant de pneumatiques clermontois garde jalousement. «Au bout de 37 ans de carrière chez Michelin, c'est la première fois que j'accepte de faire visiter une usine, s'amuse Jean-Christophe Guérin, le directeur industriel du groupe. C'est une révolution en soi.»

A quelques dizaines de mètres de l'entrée, les visiteurs doivent ensuite s'assurer de ne pas barrer la route aux camions autonomes, qui acheminent sans relâche les 40 000 pneus produits localement chaque jour. «L'usine aura beau fêter ses 60 ans en 2023, elle est à la pointe de la technologie», promet d'emblée Florent Ménégaux, le président du groupe. La plus grande fabrique de pneus tourisme d'Europe de l'Ouest figure parmi les pôles d'innovation de Michelin, où de nouvelles méthodes de production sont testées, puis implémentées dans les autres sites de l'entreprise en cas de succès.

Michelin usine CuneoMichelin
Michelin usine Cuneo Michelin usine Cuneo

Ouverte en 1963, l'usine Cuneo de Michelin est située au pied des Alpes.

Recours accru aux robots pour améliorer la qualité

Chez Michelin, le passage à l'industrie 4.0 se traduit notamment par un recours accru à la robotique. En 2022, 163 robots ont été déployés à travers ses 73 installations industrielles, contre 46 en 2017. Si les infatigables bras géants jaune et noir sont légion à Cuneo, les 2 200 salariés de l'usine peuvent également compter sur le soutien de machines encore plus perfectionnées, comme Iris 2. Dotée d'une quinzaine de caméras et nourrie à l'intelligence artificielle, cette impressionnante boîte rectangulaire analyse les pneus sous toutes les coutures et alerte les opérateurs lorsqu'elle repère une anomalie. Parmi les 5 000 pneus qu'elle vérifie chaque jour, environ 5% présentent une imperfection, corrigible ou non.

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«On peut se fier à son jugement car, contrairement aux humains, elle ne sera jamais fatiguée ou préoccupée, avance Jean-Christophe Guérin. L'objectif n'est pas pour autant de supprimer des postes, mais de transformer notre façon de travailler.» Le directeur industriel rappelle d'ailleurs qu'il manque encore à ces appareils un minimum de bon sens. «Si on mettait un chat à l'intérieur, Iris nous dirait sûrement qu'il s'agit d'un pneu avec plein de défauts», plaisante-il. Entraînée dans l'usine italienne depuis fin 2019, elle fera bientôt son apparition en Espagne, en Allemagne et aux Etats-Unis.

Machine Iris MichelinMichelin
Machine Iris Michelin Machine Iris Michelin

Iris est capable d'analyser 5 000 pneus par jour et de détecter le moindre petit défaut.

70% de presses électriques en 2050

Autre salle, autre ambiance. Complètement autonomes, une dizaine de robots d'un mètre de haut transportent sur leur «tête» des pneus encore mous et les apportent vers les fours, où ils cuiront à 200 degrés pendant une dizaine de minutes. Lorsque Florent Ménégaux se retrouve involontairement sur sa trajectoire, l'automate lui demande poliment de se pousser afin qu'il puisse reprendre sa besogne. Les salariés Michelin ne s'inquiètent pas outre mesure de ces lointains cousins de R2D2, dans lesquels ils voient des outils d'amélioration des conditions de travail. Pour Simone Rossi, le directeur de l'usine, le faible turnover constaté depuis plusieurs années (inférieur à 1%) est l'une des preuves de leur confiance.

Au-delà des robots qu'elle abrite, cette pièce où s'élèvent des effluves de caoutchouc fumé symbolise à elle seule l'un des principaux défis du manufacturier clermontois: la transition écologique. Alimentés au gaz, les fours à vapeur qu'utilise traditionnellement Michelin pour cuire ses pneus de manière homogène sont peu à peu remplacés par des presses électriques. Les 36 nouvelles machines de Cuneo, qui ont nécessité quinze ans de recherche et développement, consomment six à huit fois d'énergie et n'émettent pas de CO2. Un avantage considérable, qui va inciter le groupe à investir 100 millions d'euros chaque année pour atteindre 70% de presses électriques à l'échelle mondiale d'ici à 2050, contre environ 10% aujourd'hui. Impliquée dans la course à la sobriété, l'usine traque par ailleurs depuis longtemps les fuites d'eau et les déperditions de chaleur grâce à des capteurs intelligents.

Robots autonomes MichelinMichelin
Robots autonomes Michelin Robots autonomes Michelin

Ces robots autonomes stoppent leur course dès lors qu'ils rencontrent un obstacle.

Des surcoûts colossaux liés à l'énergie à Cuneo

Cette transformation sera-t-elle suffisante pour affronter les tensions énergétiques promises cet hiver ? Rien n'est moins sûr. Malgré l'impact environnemental considérable qu'entraînerait une telle décision, le pneumaticien se prépare déjà à basculer plusieurs chaudières sur un approvisionnement au fioul en cas de pénurie, voire même à repasser temporairement au charbon dans certains cas. Un comble, alors que l'usine italienne attend justement l'arrivée prochaine d'une nouvelle chaudière à biomasse, moins polluante.

«En 2021, les hausses de coût liées à l'inflation ont généré chez nous un choc considérable, justifie Florent Ménégaux. Ces surcoûts s'élèvent à 1,5 milliard d'euros en 2021 et devraient atteindre 2,5 milliards d'euros en 2022.» Rien qu'en Europe, la facture énergétique du groupe est passée de 300 millions, à un milliard d'euros en un an. Pour compenser cette hausse salée, Michelin a augmenté ses prix à huit reprises sur les 18 derniers mois, au grand dam des clients.

Malgré ce contexte difficile, le dirigeant considère l'avenir avec confiance. «Nous évoluons dans un environnement très chahuté, dans lequel il semble impossible de savoir avec certitude ce qu'il se passera dans trois ou quatre mois, reconnaît-il. Notre plan stratégique sort néanmoins renforcé de cette crise permanente.» L'entreprise tricolore rappelle notamment avoir déjà réduit sa consommation énergétique de 18% par rapport à 2010, tout en parvenant à faire progresser son chiffre d'affaires de 33% sur la même période (23,8 milliards d'euros en 2021). En Italie, Bibendum devra encore lutter pour devenir le leader du marché, mais peut déjà se targuer du titre de premier employeur du secteur pneumatique, devant le champion local Pirelli.

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