Entretien

«Remonter les décisions climatiques au niveau de Matignon, c’était notre recommandation numéro 1», se félicite Corinne Le Quéré, présidente du Haut conseil au climat

Mercredi 29 juin, le Haut conseil au climat (HCC) a présenté à la Première ministre Elisabeth Borne son quatrième rapport annuel, intitulé « Dépasser les constats – Mettre en œuvre les solutions ». Le HCC réclame le renforcement des objectifs et des mesures pour les hisser au niveau de l'ambition des objectifs européens. Décryptage avec Corinne Le Quéré, présidente du HCC.

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Corinne Le Quéré, présidente du Haut conseil au climat

C’est déjà le quatrième rapport du Haut Conseil au climat. Avez-vous l’impression d’avoir été entendu par le président de la République et les différents gouvernements ?

Les politiques publiques en réponse au réchauffement climatique ont beaucoup avancé au cours des quatre dernières années. En particulier, cette année, il y a le transfert de la responsabilité climatique sous l'égide du Premier ministre. C’est très très important. Ça veut dire qu’on a une ambition beaucoup plus forte pour prendre les mesures. On note aussi un début de planification avec les feuilles de route des ministères et les efforts pour pérenniser les financements publics, notamment avec le Plan de relance et France 2030. Au cours des quatre dernières années, il y a eu une évolution très nette. Ce gouvernement a toujours répondu à nos rapports.

Pensez-vous que la nouvelle architecture gouvernementale pour la transition écologique et énergétique peut être plus efficace malgré la scission entre la transition écologique et la transition énergétique ?

Nous n’allons pas dans ce niveau de détails. Nous avions recommandé au gouvernement de remonter les décisions climatiques au niveau de Matignon. C’était notre recommandation numéro 1 d’opérationnaliser tout ça et de faire en sorte que cela marche.

Revenons au rapport. N’est-ce pas chaque année le même constat : les émissions baissent mais insuffisamment pour atteindre les objectifs?

Le rebond de 2021 a été partiel et on revient au niveau de la trajectoire de la décennie précédente. Nous voyons pour la première fois des baisses d’émissions dans des grands secteurs qui jusqu’ici n’avaient pas entamé une inversion de courbe. Même s‘il faut les accélérer dans l’industrie, l’énergie et le bâtiment. Et la baisse dans les transports et l’agriculture demande à être confirmée, car elle est fragile. Nous avons vu au niveau de l’analyse des politiques publiques que le gouvernement a mis en place en 2021 des mesures ou des politiques couvrant 19 des 25 orientations sectorielles de la stratégie nationale bas carbone (SCBC), mais seules six d’entre elles bénéficient de mesures permettant d’atteindre les budgets carbone. A notre avis, il reste trop d’orientations qui comprennent le risque de ne pas atteindre leurs objectifs.

Quelles sont ces orientations à risque ?

On les retrouve dans la rénovation énergétique des bâtiments, où les efforts sont insuffisants, et l’agriculture qui continue à émettre beaucoup trop de CO2 au niveau de la machinerie. Et la sobriété n’est pas suffisamment utilisée comme levier pour lutter contre le réchauffement climatique.

Les économies d’énergie devraient être un élément important de la sobriété ?

On parle de la sobriété structurelle, ce sont vraiment des mesures à encourager, comme la lutte contre le gaspillage alimentaire et le poids des véhicules, les investissements dans les lignes de trains, l’interdiction de la publicité pour des activités très émettrices, les choix végétariens dans les menus, encourager davantage la rénovation énergétique des bâtiments… Ce sont des règles à mettre en place. Il faut encourager les Français à faire des choix sobres.

Le Fit for 55 et la politique européenne sont-ils suffisants si les Etats les appliquent? Et quels seront les objectifs rehaussés de la France ? Pourrait-elle les tenir dans un laps de temps aussi court ?

Pour la France, le paquet climat européen (Fit for 55) nécessitera de réduire de 50% nos émissions brutes au lieu d’un objectif de 40% en 2030 par rapport à 1990, mais cette baisse devrait atteindre 54% avec les puits de carbone. Il faudra doubler la réduction des émissions de CO2 durant cette période en passant de 8 millions de tonnes économisées à 16 millions de tonnes. Cela correspond à une baisse de 4,7% par an. Cinq grands secteurs émetteurs, dont les transports, pourraient rapidement basculer. Ils commencent à bouger. La France peut revoir les calendriers, les niveaux, avoir un financement à long terme mais aussi des financements privés. Et elle sera aidée par l’Europe. C’est très important.

Avec la guerre en Ukraine, n'est-on pas en train de prendre du retard (recours au charbon, GNL) plutôt que de profiter de cette opportunité pour passer à des engrais organiques et réduire la consommation de gaz ?

La réponse au réchauffement climatique permet aussi de réduire notre dépendance en engrais azotés et à l’énergie. Elle a des avantages externes très importants. On peut mettre en place des mesures de sobriété rapidement. Le recours au charbon doit se limiter au très court terme. Le développement du GNL est une mauvaise stratégie, car il est fortement émetteur de gaz à effet de serre (GES).

Dans l’énergie, la France peut-elle rattraper son retard sur le développement des énergies renouvelables (ENR) ?

La France a besoin d’une stratégie zéro carbone pour le secteur de l’énergie. Elle passe par l’électrification des transports et de l’industrie. Une grande partie de la stratégie de la France - et des investissements - vont être fléchés vers le nouveau nucléaire et l’hydrogène (vert, bien sûr). Ce sont des énergies qui vont aider la stratégie bas carbone, mais qui prennent beaucoup de temps. Le nouveau nucléaire ne sera pas opérationnel avant une décennie et pour l’hydrogène c’est encore plus flou. A court terme, nous n’avons pas le choix. Il faut déployer les énergies renouvelables massivement pour répondre à cette demande d’électrification. Il existe beaucoup de blocages par rapport à l’acceptabilité des ENR. Il faut analyser les blocages et engager de manière plus active les régions.

Quelles sont les mesures fortes à prendre dans les transports, secteur le plus émetteur de GES ?

Des choses commencent à émerger, mais c’est difficile à analyser car ce secteur a été tellement touché par le confinement qu’il est difficile de savoir si cette baisse est conjoncturelle ou structurelle. Il y a beaucoup d’investissements pour verdir le parc auto, avec une forte progression de la voiture électrique (+9,8%). Il faut continuer à l’appuyer. Mais il faut anticiper le recyclage des batteries et la mise en place des infrastructures. Or, nous avons énormément de retard sur l’implantation des bornes de recharge (la moitié de l’objectif), avec une qualité qui laisse souvent à désirer. Le développement du train doit être intégré dans une stratégie d’ensemble de la mobilité du quotidien, avec le développement d’infrastructures ferroviaires.

On pointe souvent du doigt le transport aérien. Où en est-il ?

La stratégie de décarbonation de l’aérien n’est pas cohérente avec la trajectoire de neutralité carbone. Il faut que les industriels passent du démonstrateur à l’étape suivante et intègrent la gestion de la demande, qui repart à la hausse. Il faudra prendre des mesures pour empêcher que cette tendance perdure. Il faut des objectifs chiffrés qui soient suivis comme les autres secteurs. Et ce n’est pas le cas au niveau international. Des mesures de sobriété avec un report modal massif vers des modes durables est impératif.

La Loi Agec impose dès le 1er janvier 2024 de trier et collecter séparément les biodéchets. Est-ce une bonne nouvelle pour l’agriculture et le développement du biogaz ?

Pour l’agriculture, le plan national qui décline la PAC en France ne permettrait de réaliser que la moitié des objectifs. Avec le Fit for 55, il faudra doubler ces objectifs. La réduction de la dépendance aux engrais azotés et l’utilisation d’engrais organiques est donc indispensable. Des décrets doivent être publiés. C’est un point de vigilance.

Un rapport récent indiquait qu’il ne pourrait pas y avoir de transition réussie sans économie circulaire, notamment sur les matières critiques ?

Le sujet des matières premières et du recyclage est essentiel. L’économie circulaire permet de réduire fortement les émissions de CO2. On a vraiment besoin de mettre tout de suite en place le recyclage des matériaux, et des batteries.

Manque-t-il à la France une politique plus volontariste sur l’adaptation ?

La France n’est pas prête à répondre au réchauffement climatique. On a beaucoup d’instruments sur la gestion des risques, mais très peu de priorités par rapport aux impacts climatiques. Il est impératif de mesurer et analyser les impacts au niveau régional, dans l’agriculture, sur les côtes, en montagne et sur le refroidissement des centrales nucléaires. Tous ces impacts doivent être analysés et priorisés.

Lire le rapport intégral du Haut conseil au climat

Propos recueillis par Olivier Cognasse

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