L’Europe sera-t-elle la victime collatérale de l’escalade de droits de douanes entre la Chine et les États-Unis ? À Bruxelles, on s’inquiète d’une potentielle avalanche de biens industriels chinois qui se verraient réorientés vers l’Union européenne. Électroménager, machines-outils, acier, automobile, chimie, santé… Certains dirigeants, dont Emmanuel Macron, craignent de voir des filières européennes entières menacées par cette concurrence. D’autant que les équivalents chinois, souvent dopés aux aides publiques, se vendent à des prix défiant toute concurrence.
Face à la vague qui se forme à l’horizon, la Commission européenne est sur le qui-vive : l’exécutif de l’UE a annoncé le 7 avril la création d’une «Task force» chargée «de surveiller les flux d’importations en temps réel». Et, dans le cas où les craintes se matérialiseraient, l’institution promet d’«utiliser tous les outils de [notre] arsenal de défense commerciale pour protéger le marché unique de l'UE (...)». L’option qui paraît la plus appropriée serait alors de recourir à des «mesures de sauvegarde», comme le prévoient les règles de l’OMC dans les cas de fortes et soudaines hausses des importations de certains produits. Il s’agirait d’instaurer des quotas sur la base des niveaux passés d’importations des biens en question, puis d’appliquer des droits de douanes supplémentaires aux volumes excédentaires.
Plusieurs options sont sur la table
En principe, cette solution doit toutefois être temporaire, et ne pas dépasser une période de quatre ans, renouvelable une fois. Ainsi, l’UE a prolongé jusqu’à fin juin 2026 de telles mesures de sauvegarde déjà appliquées depuis 2018 à l’acier chinois, suite à la première guerre commerciale entre Donald Trump et Pékin. Une autre possibilité serait d’opter pour des mesures antisubvention, du type de celles prises par l’Union face à la concurrence déloyale représentée par les voitures électriques venues de l’Empire du Milieu, surtaxées à hauteur de 35% depuis octobre 2024. Cependant, cela impliquerait au préalable de mener de longs mois d’enquête pour étayer l’existence de pratiques anticoncurrentielles, et de ne cibler à chaque fois qu’un seul produit.
Les 27 risquent en tout état de cause de ne pas être unanimes sur la réponse à apporter, certains, dont l’Allemagne ou l’Espagne, étant traditionnellement plus rétifs à se mettre à dos la Chine, laquelle serait susceptible de prendre des contre-mesures. D’ailleurs, il n’est pas dit que chaque pays en Europe verrait systématiquement ces éventuels surplus d’importations comme de mauvaises nouvelles, explique une récente note de Global Trade Alert, mettant en avant les bénéfices pour les consommateurs. Ses auteurs alertent plus globalement «contre une exagération des craintes» quant à ce phénomène.
Des effets liés aux prochaines annonces de Trump
Reste que le volume de produits détournés dépendra des secteurs et des pays, et que l’Europe pourrait faire office de cible privilégiée. «Il y a néanmoins une certaine exagération des craintes en Europe, estime à son tour Aslak Berg, expert de politique commerciale au Center for European Reform, un think tank bruxellois. La concurrence liée aux surcapacités industrielles chinoises est aujourd’hui déjà si forte dans certains secteurs stratégiques comme l’acier ou l’automobile – où le marché américain était d’ailleurs déjà largement fermé aux produits chinois – que ce détournement pourrait en réalité y changer peu de choses . Selon lui, le danger d’une poussée concurrentielle nouvelle existe, mais est limité à des filières comme les machines-outils. L’ampleur du risque dépendra aussi des futures décisions de Donald Trump : si le président américain décide de réintroduire ses tarifs dits «réciproques», suspendus pour 90 jours, à l’encontre d’autres pays manufacturiers comme le Vietnam, la Thaïlande ou la Malaisie, l’usine-Europe aurait cette fois sans doute de quoi trembler. Vu sous un autre angle, si, en bout de course, l’UE héritait de droits de douanes inférieurs à d’autres puissances commerciales, les industries européennes exportatrices pourraient trouver une opportunité de partir à l’assaut du marché américain.
Clément Solal et Alexandre Gilles-Chomel



