Moins de 1% des produits et des matériaux de construction du bâtiment (PMCB) sont réemployés en France, estimait l’Ademe lors de la préfiguration de responsabilité élargie du producteur (REP) de cette filière. Opérationnelle depuis mai 2023, celle-ci oblige les éco-organismes à viser le réemploi et la réutilisation d’au moins 5% de la quantité totale de PMCB en 2028, avec un seuil intermédiaire de 4% en 2024. Des chiffres faibles qui s’expliquent notamment par un manque de structuration de l’offre, estime Cédric Borel, le directeur général d’A4MT, un cabinet de conseil fédérant 60 organismes du bâtiment dans son cercle Booster du réemploi. «L’offre est disparate. Pour l’heure, les maîtres d’ouvrage se sont auto-organisés. Mais des industriels pourraient récupérer leurs propres matériaux.» La massification de l’offre peut notamment passer par l’émergence de places de marché, à l’instar de ce que propose Cycle Up.
L’un des enjeux du réemploi réside dans l’assurabilité des produits. « Les acteurs qui récupèrent toujours les mêmes matériaux, et de la même manière, sont les mieux placés pour rassurer la filière. De plus en plus de matériaux reconditionnés obtiennent des assurances produits», illustre Joanna Ferrière, la fondatrice de l’entreprise spécialisée Cyneo.
Au-delà de la REP, le réemploi passera aussi par les obligations qui pèsent sur les maîtres d’ouvrage : la réglementation environnementale RE2020 qui impose de diminuer l’impact carbone de la construction de bâtiment neuf est un puissant levier. Chaque année, 390 millions de tonnes de matériaux de construction sont consommées en France.
Cyneo se positionne comme porte d'entrée
Structurer le réemploi des matériaux de construction, telle est l’ambition de Cyneo. Créée en juillet 2023, cette filiale de Bouygues Construction (32 400 personnes, 9,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2022) entend se positionner au carrefour des préoccupations des différents intervenants du secteur. «Nos engagements environnementaux, les attentes de nos clients et les nombreuses réglementations nous poussent à développer l’économie circulaire, aujourd’hui insuffisamment structurée. Il faut changer d’échelle», estime Philippe Jouy, le directeur général adjoint de Bouygues Construction.
Cyneo déploie son offre de services à travers trois volets : une "communauté de clients" qui, via un forfait annuel, partagera de la veille et pourra vendre ses produits par l’intermédiaire d’une marketplace de matériaux de réemploi ; un centre technique (ateliers, lieu de stockage, showroom, formation), à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), ainsi qu’une activité de conseil. L’assureur spécialisé SMA BTP est par ailleurs embarqué dans le projet. Après les matériaux de second œuvre (moquettes, cloisons, robinetterie, sanitaires...), l’un des objectifs de Cyneo est de s’ouvrir à d’autres familles de produits, tels que les luminaires, les convecteurs ou les centrales de traitement d’air. Cyneo travaillera aussi avec le lillois Wasterial, qui produit du carrelage à partir de 85 % de matières recyclées.
Cycle Up passe du diagnostic au reconditionnement
Spécialisée dans les opérations liées au réemploi auprès des acteurs du bâtiment et de l’immobilier, la start-up parisienne Cycle Up (45 personnes) a été créée fin 2017. Elle accompagne les maîtres d’ouvrage sous forme d’activités de conseil, de diagnostics produits-équipements-matériaux-déchets et d’une marketplace de matériaux réservée aux professionnels du bâtiment. À Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis), en partenariat avec l’ETI Acorus, spécialisée dans les services en bâtiment et qui fait désormais partie de ses actionnaires, Cycle Up a ouvert en juin 2023 un centre de reconditionnement de produits de sanitaires : WC, urinoirs, lave-mains, lavabos, baignoires et vidoirs. «Il y a une forte demande sur la céramique, un matériau plutôt consommateur de carbone pour sa fabrication, tandis que la plupart des fabricants de toilettes sont en Asie», explique Christophe Dugourd, le directeur industriel de Cycle Up.
L’équipe démonte les abattants, les réservoirs, change les pièces d’usure, et nettoie l’ensemble au moyen de bacs de soude et d’acide. S’il reconnaît que des produits d’entrée de gamme peuvent être moins chers, il met en avant le circuit régional des produits, et l’emploi de salariés en insertion. La diversité des produits pose peu de problèmes dans l’immobilier tertiaire, constate Cycle Up, dont le chiffre d’affaires, réalisé surtout autour du conseil et des diagnostics, double chaque année.
GCC développe le réemploi en interne
Spécialisée dans la construction, l’immobilier et l’énergie, l’ETI GCC (2 800 personnes, 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires) a lancé Reutil durant l’été 2022. C’est une application mobile interne de mise à disposition de matériaux, et de dépôt de petites annonces de recherche de matériaux au sein du groupe, entre les différents chantiers. «Pour les compagnons les plus sensibles à l’environnement, c’est une évidence ; sinon il faut encore inciter à l’usage de la plateforme. On ne ménage pas nos efforts, à travers notre magazine interne, l’intranet, ou le management. Avec la RE2020, nous devrons accélérer le mouvement», précise Stéphane Loiseau, le directeur technique de GCC.
Récemment, sur un important chantier de restructuration d’un bâtiment tertiaire, l’application a permis de trouver un débouché pour des moquettes, des faux-planchers, des appareils sanitaires, des gaines de ventilation, des chemins de câbles et des garde-corps. Ils provenaient aussi bien de surplus de matériaux que de la dépose d’éléments existants. Certains matériaux sont réemployés, d’autres transformés (des garde-corps reconvertis en racks à vélo, par exemple), voire recyclés. Des associations d’insertion et des entreprises reconditionnent ou nettoient des matériaux. Le site web interne Reutil a vocation à s’ouvrir à d’autres entreprises. Il mise aussi sur le caractère local du réemploi, grâce à une fonction de géolocalisation.



