Sur les routes sinueuses du nord Ardèche, les camions qui assurent la liaison entre la vallée du Rhône et la petite ville du Cheylard peinent parfois à se croiser. Pour atteindre cette bourgade enclavée de 3 000 habitants, à 70 kilomètres à l’est de la gare TGV de Valence, il faut passer par les monts d’Ardèche, au nord, ou par la vallée de l’Eyrieux, rivière qui a fait sa richesse industrielle – il y a dix ans, l’industrie pesait 38 % des emplois, contre seulement 28 % aujourd’hui. Les usines de brique à l’abandon se succèdent le long des rivières. D’anciennes usines textiles, ou du bijou, dont il ne reste plus qu’un gros représentant, le groupe Altesse, qui fabrique en plein centre du Cheylard les « georgettes » vendues dans toute la France.
La communauté de communes compte encore 1 500 emplois industriels, répartis dans trois grandes usines et une myriade de petites. Les entreprises qui ont survécu aux différents chocs de la désindustrialisation se sont placées sur des marchés de niche qui assurent leur succès. Perrier Bottling Machines (160 salariés), fabricant de machines d’embouteillage pour les producteurs d’eau, de vin et de champagne, vient d’investir 10 millions d’euros dans une nouvelle usine noir et rouge, perchée au-dessus de la rivière. Le PDG, fils du fondateur, tient à rester au Cheylard, même si le transport de ses machines sur les petites routes n’est pas toujours évident.
Les industriels du coin ont d’ailleurs un temps songé à mettre en place une plateforme logistique commune, histoire de partager les frais et de limiter leur impact environnemental. « Ils avaient besoin d’un financement de l’État, on n’en a plus jamais entendu parler », regrette Jacques Chabal, maire du Cheylard depuis trente-deux ans. C’était une idée de Florent Troubat, le président du groupe textile Chomarat (120 millions de chiffre d’affaires en 2021), quatrième génération à la tête de l’ETI familiale. Chomarat emploie encore 440 personnes dans ses trois sites ardéchois. Il tisse des fibres textiles pour les matériaux composites ou de construction.
Bassin d’emploi restreint
À cinq kilomètres du Cheylard, dans l’usine de Mariac, l’atelier ruban tourne à plein régime. Une trentaine de machines tissent en différentes largeurs de la fibre de verre ou de polyester, pour les skis, notamment. David, responsable d’atelier, travaille chez Chomarat depuis vingt-sept ans. Gilles, régleur, depuis trente-cinq. Yvan, depuis trente-neuf ! « Nos salariés sont fidèles, motivés, attachés à leur qualité de vie, explique Florent Troubat. Mais le bassin d’emploi est limité et il est difficile de faire venir les gens. » Le groupe se redresse, et plusieurs jeunes ingénieurs sont arrivés ces dernières années.
En aidant un industriel à investir dans un domaine innovant qui offre au pays une indépendance sur des produits de santé, l’État est dans son rôle. On aimerait avoir le même niveau d’aide pour la formation !
— Thierry Depauw, directeur général d’Excelvision
Chomarat est membre des Émerveillés par l’Ardèche, une association dans laquelle se mobilisent industriels et pouvoirs publics pour faire savoir que le département, industriel, recrute. Comme beaucoup d’industriels, le patron de Chomarat souffre de la hausse des coûts de l’électricité, s’inquiète des pénuries de matériaux et se félicite du crédit impôt recherche. « Je ne demande rien de plus à l’État. Quand on sollicite ses services, ils sont là. C’est à l’entreprise d’innover. » Il ne réclame pas de nouvelles baisses d’impôts locaux, parce qu’il a besoin des services de la collectivité, dit-il.
Chomarat loge ses apprentis, une tradition ancienne, sans laquelle aucun jeune ne viendrait ici. « Nous avons beaucoup de logements vacants, mais ils ont besoin d’être réhabilités », rapporte Jacques Chabal. Médecin généraliste et soutien d’Éric Zemmour, il regrette que les règles contre l’artificialisation des terres l’empêchent de construire de nouveaux logements. « Heureusement, nous avons encore de la place sur nos zones d’activité, pour les entreprises. »
Autre frein à l’attractivité : l’absence de transports en commun. Plus une ligne de train en Ardèche, des bus peu fréquents… Les salariés ne peuvent compter que sur la voiture individuelle, que beaucoup de demandeurs d’emploi n’ont pas – le taux de chômage, en baisse, tourne autour de 9 %. Le développement du vélo, facilité par la présence d’une voie cyclable de 90 kilomètres, la Dolce Via, peine à se concrétiser. Des points d’accueil pour auto-stoppeurs parsèment les sorties de villages, mais personne n’a envie d’attendre une hypothétique voiture. Chez Chomarat, les équipes en 3 x 8 sont montées en tenant compte des exigences du covoiturage…
La voiture indispensable
L. Cerino / Réa Avec 1 300 salariés, le fabricant de bus Iveco est le principal employeur du département. © L. Cerino / Réa
Même à Annonay, plus grande ville d’Ardèche avec ses 17 000 habitants, dans le nord du département, le réseau de transports ne permet pas aux salariés de se passer de voiture. Délégué syndical CGT chez Iveco, fabricant de bus et premier employeur privé d’Ardèche (1 300 salariés à Annonay), Anthony Martinaud a fait plusieurs jours de grève au moment des négociations annuelles sur les salaires. « Les gens habitent à 30 ou 40 kilomètres, sont obligés d’avoir deux voitures. Je dépense 200 euros d’essence par mois, et la direction nous proposait 15 euros d’augmentation ! On demande juste un partage de la richesse que l’on produit. »
Chez Excelvision, filiale du groupe pharmaceutique Fareva, du covoiturage s’est mis en place pour les cadres qui habitent Lyon, à une heure. Dans son usine sur les hauteurs d’Annonay, en bordure d’un lotissement, des machines automatisent à la fois le soufflage d’unidoses plastiques, leur remplissage par des produits d’ophtalmologie et leur conditionnement. Des travaux d’agrandissement sont en cours. Excelvision a bénéficié de l’une des plus importantes aides du plan de relance, 37 millions d’euros sur un investissement de 53 millions, pour construire une nouvelle unité. Elle fabriquera des seringues préremplies, une nouvelle technologie prometteuse, notamment pour les vaccins.
Soutenir la transition écologique
Dans un souci de développement durable, il faut rapprocher l’activité des habitations et limiter le ratio de consommation de terrain par emploi. Cela pousse les entreprises à innover.
— Simon Plénet, maire d’Annonay et président de l’agglomération
Vu l’ampleur de l’aide, dans une ville dont l’ancien maire est Olivier Dussopt, le ministre chargé des Comptes publics, la direction d’Excelvision se sentirait « mal venue » d’en demander plus à l’État. « Notre seule problématique est celle des RH, indique le directeur général, Thierry Depauw. On est à la fois loin et près de Lyon, où l’industrie pharmaceutique absorbe beaucoup de talents. Alors nous avons créé nos propres filières de formation. » Quelque 150 personnes sont en cours de recrutement. « En aidant un industriel à investir dans un domaine innovant qui offre au pays une indépendance sur des produits de santé, l’État est dans son rôle. On aimerait avoir le même niveau d’aide pour la formation ! »
Sur les quais de chargement d’Excelvision, une remorque frigorifique attend. Fabriquée par Frappa, entreprise familiale de 200 salariés de la commune voisine, elle utilise du froid cryogénique. Une technologie non bruyante, qui n’émet ni NOX ni CO2, parfaite pour cette usine cernée de maisons. Julien Torre Frappa, son patron, aimerait un soutien plus fort du gouvernement pour développer cette technologie vertueuse, notamment par une fiscalité avantageuse sur l’azote.
Son autre souci : le foncier. « J’ai fait des réserves, mais un promoteur veut y coller un lotissement. Je vais être vu comme le gêneur quand je voudrai m’étendre. » Le président de l’agglomération et maire (PS) d’Annonay, Simon Plénet, aimerait réhabiliter d’anciens bâtiments industriels, souvent en cœur d’agglomération, pour accueillir de nouvelles industries. « Dans un souci de développement durable, il faut rapprocher l’activité des habitations et limiter le ratio de consommation de terrain par emploi. Cela pousse les entreprises à innover. Par exemple, Ekibio, fabricant de produits alimentaires biologiques, construit en hauteur. »
Depuis quelques années, Le Cheylard comme Annonay ont enrayé leur déclin démographique. Avec la crise du Covid, les citadins sont de plus en plus nombreux à frapper à la porte de l’Ardèche. Mais le citadin rêve de maison, et il n’en reste plus. Quant aux appartements, l’absence de terrasse ou l’ampleur des travaux en découragent plus d’un, regrette le maire d’Annonay. Dont le souci numéro un reste la revitalisation du commerce de proximité, « première image et âme d’une ville ».
Cécile Maillard, envoyée spéciale en Ardèche
Le numérique comme débouché

Le Labo.VE a formé 130 développeurs depuis sa création, en 2015. © H. Guyonnet / Hans Lucas
Les grandes baies vitrées de la salle où une douzaine de jeunes tapotent sur leur clavier ouvrent sur la vallée boisée et baignée de soleil. Installé dans la pépinière d’entreprises Pôleyrieux, sur l’un des monts qui cernent Le Cheylard, le Labo.VE accueille sa septième promotion de codeurs. Une école du numérique ouverte avec Simplon.co pour offrir aux jeunes du coin une formation de niveau bac + 2, près de chez eux, à un métier porteur et qui peut se pratiquer à distance. Elle propose ses services aux entreprises, les jeunes apprenants signant un CDD le temps du projet.
Au rez-de-chaussée, Aurélien Rozé-Garcia, formateur à l’école du numérique, anime un fablab ouvert aux artisans, entreprises, habitants, écoliers. Au début de la crise Covid, la Fabritech s’est fait connaître en fabriquant 600 visières de protection.



