Ils ne jurent plus que par ça. Peu à peu, les géants de l’agroalimentaire déploient des programmes d’agriculture régénératrice (AR) dans les champs. Impossible d’échapper au phénomène alors que s’ouvre ce 25 février le salon de l’Agriculture à Paris : le groupe Mondelez, premier acteur du biscuit sur la scène européenne, entre autres propriétaire des marques Lu ou Oreo, va profiter de l’occasion pour dévoiler à son tour son programme d’AR (à suivre dans le deuxième épisode de cette série) à destination des agriculteurs qui lui fournissent du blé, environ 400 000 tonnes en Europe, dont près de 90 000 en France.
Les grandes sociétés de transformation alimentaire se redécouvrent une passion pour les champs. «Si personne ne veut l’admettre, les cadres dirigeants avaient oublié ces problématiques d’approvisionnement», indique Bastien Sachet, le PDG de la fondation Earthworm, qui accompagne les entreprises dans la mise en place de programmes d’AR, notamment via son projet français «Sols vivants», rallié par Nestlé. «Du fait de leurs engagements scope 3 (soit la réduction des émissions de l’amont, ndlr), ces grands groupes reçoivent une pression de leurs investisseurs, qui ont découvert que l’agriculture est responsable au bas mot de 60% de leurs émissions, explique-t-il. Ces entreprises y voient aussi l’opportunité de valoriser leur approvisionnement. C’est un bon compromis avec les engagements carbone.»
La voie de la transition
A l’inverse de certains labels comme le bio, dont les pratiques sont strictement encadrées, l’agriculture régénératrice relève de stratégies purement discrétionnaires, sans définition légale ou réglementaire. «Elle est présentée comme un moyen alternatif de produire de la nourriture en réduisant les impacts environnementaux (…) par rapport à l’agriculture conventionnelle. Elle met particulièrement en avant la protection des sols pour"réparer ou agrader (améliorer) la terre"», explique l'article «L’agriculture régénératrice : summum de l’agroécologie ou greenwashing ?», rédigé par des chercheurs de l’Inrae, de l’Institut national de la recherche agronomique et de l'INP Toulouse et paru dans Cahiers Agriculture en juillet 2022.
L'objectif affiché est bien de diminuer le bilan carbone des exploitations : qu'il s'agisse d'une réduction stricto sensu des émissions (carbone ou équivalent carbone) ou de compensation via du stockage de carbone dans le sol et le déploiement de pratiques pour améliorer ce stockage. Reste que ce sont bien les rendements, dont les groupes promettent, au pire, le maintien, qui sont au coeur des projets. Le constat que l’agriculture intensive a fatigué les terres et que le dérèglement climatique impose de repenser la résilience des systèmes plaide de toute manière pour une évolution des pratiques. «Les projections sur l'état des sols sont inquiétantes», résumait Pascal Chapot, le chef du département agricole de Nestlé, dans nos colonnes. Le géant de la frite McCain indique ainsi porter un projet d'AR motivé par le décrochage des rendements dans ses bassins de production de pommes de terre.

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Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
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Mars 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
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Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
Les considérations économiques mais aussi agronomiques empêchent toutefois d’engager des transitions trop brutales. En France, un détour par les bassins où se concentre leur production agricole permet de s’en convaincre, avec ces grandes exploitations particulièrement dépendantes de la chimie. L’agriculture régénératrice apparaît alors comme la voie médiane toute désignée pour entamer la transition. «Bien que les fondements scientifiques du mouvement soient discutables, celui-ci pourrait représenter une opportunité de mise en mouvement des acteurs des systèmes alimentaires dans une direction positive en matière de respect de l’environnement», poursuivent les chercheurs de l’article précité. Les entreprises élaborent des plans, véritables listes de pratiques agronomiques, et accompagnent les agriculteurs qui les approvisionnent pour les mettre en œuvre. Si ces stratégies offrent quelques dénominateurs communs autour de pratiques largement admises, chaque entreprise place le curseur là où elle le souhaite.
Pression croissante des investisseurs
«Pour certains, (...) l’AR est une forme aboutie de l’agroécologie combinant : (…) la réduction, voire la suppression du travail du sol, la couverture permanente du sol et la diversification et l’allongement des rotations ; les principes de la protection intégrée des cultures (un ensemble de techniques qui visent à limiter l'usage de produits phytos, ndlr) ; l’intégration poussée entre culture et élevage ; l’agroforesterie (par exemple les haies, ndlr) ; la restauration de la santé du sol et sa "recarbonation"», poursuivent les chercheurs de l’Inrae et de l’INPT. Ces principes généraux recoupent une grande variété de pratiques car les plans sont déployés dans une multitude de pays avec des cultures très différentes.
La finance est l'aiguillon qui incite les grandes entreprises à se lancer dans le chantier. «La pression sur les grands groupes augmente rapidement, estime Sofia Condès, chez FAIRR initiative, un réseau d’investisseurs internationaux dans les entreprises de l’agroalimentaire. Elle décrypte sa méthode de travail en poursuivant : «ces entreprises ont beaucoup d’actionnaires : nous réunissons des groupes d’investisseurs qui vont s’asseoir avec la direction pour leur demander de revoir leurs stratégies de décarbonation. Dans un premier temps, nous pouvons exiger une stratégie "net zéro" pour 2050. Puis nous allons formuler une demande de réduction importante pour 2030. Nous poussons ces entreprises à adopter des stratégies de réduction soumises à leurs actionnaires et validées par la science.» Le cadre de validation de ces stratégies de décarbonation prisé est celui des Nations Unies et la Science Based Target initiative (SBTi).
«Les investisseurs ne veulent surtout pas se retrouver en 2040 avec des entreprises qui leur disent : "Désolé, je ne vais pas tenir mes engagements". Il y a une demande pour avoir des objectifs proches et un maximum d’informations», complète-t-elle. C’est donc avec une attention particulière que sont étudiés les plans dévoilés par les groupes mais aussi leurs déploiements côté champ. Danone, McCain, Mondelez, Nestlé… Les stratégies des géants du secteur seront passées au crible dans le prochain épisode de cette série.



