« Le recours aux nouvelles techniques d’édition du génome pourraient accélérer la sortie de solutions permettant, par exemple, de ne plus avoir recours aux néonicotinoïdes, récemment réintroduits dans les champs de betteraves pour lutter contre la jaunisse » imagine Franck Berger. À l’image de nombreux acteurs du monde agricole, le directeur général de Limagrain semences potagères déplore la décision européenne de 2017 classant les technologies de l’édition de précision (NBT) comme OGM.
Cette dernière pourrait toutefois être modifiée dans les mois à venir. Dans son rapport publié ce 29 avril 2021, la Commission Européenne se montre en effet favorable à une révision des textes. "L'étude montre que les NBT (...) ont le potentiel de contribuer à un système alimentaire plus durable dans le cadre des objectifs du Green Deal européen et de la stratégie de la ferme à l'assiette. Dans le même temps, elle constate que la législation actuelle sur les OGM, adoptée en 2001, n'est pas adaptée à ces technologies innovantes", précise le rapport.
"Face à l’urgence écologique, il est important de pouvoir disposer de tous les outils disponibles", abonde Claude Tabel, le président de l’Union française des semenciers. Avec en tête les ciseaux moléculaires de type Cripr-Cas9, pour la possibilité qu’offre cette technique de corriger certaines protéines ou certains gènes responsables de résistance aux maladies. Dans le cas de la betterave, « des outils d’édition de précision permettraient d’annihiler certains de ses gènes ayant un effet négatif sur sa résistance aux bioagresseurs », observe Pierre Devaux, le directeur du laboratoire de biotechnologies chez Florimond Desprez, le deuxième semencier français.
Garantir la survie de l'espèce
Pour certaines plantes, l’édition de précision est même considérée comme l’unique solution pour garantir la survie d’une espèce. C’est le cas de la banane Cavendish, ravagée par un champignon contre lequel aucun traitement n’existe. "Nous menons actuellement des essais via Crispr-Cas9 pour activer un gène dormant de résistance au champignon", explique Gilad Gershon, le dirigeant de la biotech anglaise Tropic Biosciences qui travaille sur le sujet.
Fervent défenseur de l’introduction de l’édition de précision dans l’agriculture, Georges Freyssinet, le président de l’Association française des biotechnologies du végétal, n’hésite pas à avancer des chiffres : "Le recours aux NBT permettrait de diminuer de 30 % la quantité d’insecticides et de fongicides utilisés dans les champs." "À l’heure actuelle, 23 % des certificats d’économie de produits phytosanitaires délivrés par le ministère de l’Agriculture sont obtenus grâce à la sélection variétale. Si les NBT étaient autorisées, ce taux passerait à 40 % », évalue, de son côté, Franck Berger.
Des chiffres que peu d’études peuvent actuellement confirmer. "L’impact des NBT est difficile à évaluer, car il s’agit d’une solution qui s’inscrit dans un ensemble plus global ", estime Jean-Christophe Pagès, le président du comité scientifique du Haut conseil des biotechnologies, l’instance indépendante chargée d’éclairer le gouvernement sur toutes les questions intéressant les biotechnologies, notamment les OGM.
Leader de la recherche sur le sujet, avec deux centres de R & D dédiés en Asie et aux États-Unis, l’agrochimiste Syngenta confirme la difficulté à chiffrer le rôle des NBT. "L’édition génomique est très intéressante pour réduire la quantité de fongicides, mais cela ne signifie pas que l’on va pouvoir se passer à 100 % de phytosanitaires", insiste Gusui Wu, le directeur de la recherche sur les semences du groupe suisse passé sous pavillon chinois. Syngenta – qui consacre une grande partie de son 1,4 milliard d’euros de budget de R & D à la sélection génétique – vient d’ailleurs de développer de Hi-edit, une technologie qui allie les techniques de sélection variétale classique et l’édition génomique. Son objectif ? « Réduire de près de 70% le délai nécessaire pour trouver une nouvelle semence », précise Gusui Wu.
Des croisements ciblés
Pour que les NBT soient acceptées dans la société, il faut qu’elles puissent apporter des bénéfices directs aux consommateurs.
— Franck Berger, directeur général de Limagrain semences potagères
Car le gain de temps est l’argument principal en faveur des NBT dans l’agriculture. "Naturellement, les gènes des plantes se croisent, mais le génome étant immense, il peut être nécessaire de faire des centaines de croisements avant d’obtenir le résultat souhaité. Grâce aux ciseaux moléculaires, nous pouvons cibler les croisements et ainsi faire gagner du temps aux sélectionneurs", confirme Jean-Denis Faure, chercheur à l’Inrae. Résultat, une plante que la nature peut mettre plus de dix ans à concevoir peut désormais être fabriquée en une seule saison.
Faute de pouvoir utiliser ces techniques dans les champs, les acteurs européens comme Florimond Desprez tentent de mettre à profit les avancées des NBT dans leurs laboratoires. « Nous y faisons de la génétique fonctionnelle. Cela nous permet d’identifier la fonction des différents gènes de manière à orienter les croisements naturels », confirme Pierre Devaux. De quoi permettre au semencier de cibler ses recherches tout en respectant le cadre réglementaire. Malgré l’enthousiasme général, aucune semence modifiée pour se passer des pesticides n’a encore été mise sur le marché. "Des produits sont en phase de pré-commercialisation sur le maïs résistant à la sécheresse, sur des semences plus tolérantes à la salinité des sols", explique Pierre Devaux. Syngenta, de son côté, se donne deux à trois ans avant de commercialiser ses premières semences. "Nous allons d’abord les destiner aux marchés sud et nord-américains", indique Gusui Wu.
L'essor de l'alimentation santé
Mais il y a un secteur agroalimentaire qui, lui, avance beaucoup plus vite. C’est celui de l’alimentation santé. Aux États-Unis, Calyxt, filiale de la biotech française Cellectis, a été la première entreprise au monde à mettre sur le marché un produit alimentaire élaboré via l’édition de précision : Calyno. Après avoir été commercialisée directement en supermarchés, cette huile de soja dont la teneur oléique a été modifiée pour la rendre plus riche en bons acides gras, proche de l’huile d’olive, est désormais vendue via le géant agroalimentaire ADM. « La première vague de produits issus de la modification du génome était destinée à améliorer les bénéfices de l’agriculture. Nous sommes désormais dans une seconde phase où nous devons nous adresser également aux consommateurs », observe Sarah Reiters, la vice-présidente chargée du développement de Calyxt. Un constat partagé par le généticien Axel Kahn.
Sanatech Seed Sanatech a mis sur le marché une tomate aux qualités nutritionnelles améliorées grâce à Crispr-Cas9 (photo : Sanatech Seed)
Dans le même esprit, l’entreprise japonaise Sanatech vient de commercialiser une tomate dont la quantité d’acide gamma-aminobutyrique (un acide aminé censé aider à la relaxation et à la réduction de la pression sanguine) a été multipliée par cinq grâce à Crispr-Cas9. "Pour que les NBT soient acceptées dans la société, il faut qu’elles puissent apporter des bénéfices directs aux consommateurs", observe Franck Berger. La réduction des pesticides pourrait être l’un d’entre eux. C’est d’ailleurs ce qui a poussé certains parlementaires écologistes allemands à soutenir une nouvelle réglementation sur les NBT. "Ces techniques pourraient en effet faire évoluer le modèle agroécologique actuel, dans lequel on impose quelques variétés sur tous les terroirs à grands coups d’intrants, pour faire l’inverse et choisir les bonnes espèces adaptées aux bons sols ", affirme Jean-Denis Faure.



