Enquête

Pour sortir des pesticides, les acteurs du biocontrôle veulent passer à la vitesse supérieure

Dans le sillage des jeunes pousses qui aimantent les fonds et peaufinent leurs solutions, le secteur du biocontrôle connait un bel essor en France. Mais nombre de défis sont encore à relever pour détourner en masse la ferme France de la chimie traditionnelle et de ses pesticides.

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Pièges à insectes utilisant des phéromones.
Un piège à insectes à base de phéromones développé par M2i.

Par ici la sortie. Alors que l’Union européenne ambitionne de réduire l’usage des pesticides de 50% sur le continent d’ici 2030, l’industrie des solutions de biocontrôle se met en branle. L’IBMA France, le syndicat du secteur, espère qu’à cette date 30% du chiffre d’affaires du marché de la protection des cultures sera le fait du biocontrôle, contre 13% en 2021, derniers chiffres communiqués.

Les produits de biocontrôle, qu’est-ce que c’est ?

Ils sont définis par le Code Rural comme «des agents et produits utilisant des mécanismes naturels dans le cadre de la lutte intégrée contre les ennemis des cultures. Ils comprennent en particulier : les macroorganismes ; les produits phytopharmaceutiques comprenant des microorganismes, des médiateurs chimiques comme les phéromones et les kairomones et des substances naturelles d’origine végétale, animale ou minérale.» Si les innovations affluent, le soufre demeure l'un des produits de biocontrôle les plus utilisés en France.

Les jeunes pousses du secteur lèvent des fonds pour affûter leurs technologies. Illustration avec Agriodor, qui après avoir aimanté 5 millions d’euros au mois de mai, s’est retrouvé mi-juin parmi les lauréats du plan French Tech 2030 et bénéficiera donc de surcroît d’un accompagnement (et des deniers) de l’Etat. L'entreprise se sait attendue. Elle développe notamment une solution à même de tenir à l’écart les pucerons des betteraves à sucre, alors que la filière se plaint du manque de traitements depuis l’interdiction des fameux néonicotinoïdes. Agriodor développe un granulé dont l'odeur tiendra en respect les petites bêtes.

Les petites bêtes qui montent

«Des essais réalisés sur des exploitations l’an dernier ont conduit à diviser par trois les populations de pucerons, se félicite Camille Delpoux, directrice opérationnelle de l’entreprise. Nous travaillons sur l’optimisation du mélange d’odeurs pour améliorer encore ces résultats. Aujourd’hui, l’odeur du granulé se diffuse sur deux semaines : idéalement il faudrait couvrir deux mois, soit toute la période de vulnérabilité de la betterave. Mais nous sommes un levier, pas la totalité de la solution. Ces odeurs agissent sur les antennes des insectes, il est logique que cette perturbation olfactive ne soit pas efficace à 100%. Nous visons une commercialisation en 2025.»

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Un cap technologique semble aussi avoir été passé du côté de Cearitis. La jeune pousse a pour ligne de mire les principales mouches qui s’attaquent aux productions de fruits et d’olives. Encore au stade de la recherche et développement, l’entreprise a mis au point «une solution qui permet d’attirer les mouches ravageuses puis de piéger uniquement les femelles», dixit Solena Canale Parola, la directrice générale. Tenues à distance des arbres grâce à des molécules répulsives, les brachycères sont alors attirées et piégées en marge des parcelles. «Cette solution n’influe pas sur la diversité du verger car ces mouches ne sont pas endémiques de la région, poursuit la chercheuse. Elles n’ont que des effets néfastes. Notre solution ne cible que les ravageurs.»

L’essor des entreprises du secteur aiguise l’appétit des acteurs traditionnels. Le géant de l’agrochimie Bayer multiplie les opérations ces derniers mois : par exemple, un partenariat a été signé avec la prometteuse PME française M2i au début de l’année. «Le secteur des biosolutions se développe beaucoup, confie Raphaël Dumain, responsable monde innovation chez Bayer. Le train est parti mais il y a encore une marge de manœuvre énorme en termes d’efficacité, de durée de vie ou encore de conditions d’application. Aujourd’hui, l’agriculture ne peut pas se passer des produits phytosanitaires traditionnels. Ces solutions permettent en revanche de diminuer les doses.»

Freins à lever

Plusieurs obstacles restent cependant à surmonter avant de pouvoir réduire considérablement les volumes de pesticides de synthèse épandus en France. «Le premier frein à l’adoption c’est qu’une partie des usages n’est toujours pas couverte par des produits de biocontrôle. Mais cela progresse : sur 1 300 usages identifiés par le gouvernement dans le cadre de la stratégie nationale de déploiement du biocontrôle, 55% sont désormais couverts contre 40% en 2020», détaille Denis Longevialle, directeur général d’IBMA France.

«La réglementation ralentit aussi, poursuit-il. Pour obtenir une autorisation de mise sur le marché pour ces substances actives, il faut d’abord que la substance active soit autorisée au niveau européen. Pour l’instant, il n’y a pas de procédure spécifique pour les produits de biocontrôle : il faut régulièrement attendre cinq ans avant validation. Une fois ce feu vert obtenu, il faut alors une autorisation de la formulation chimique résultante auprès des autorités françaises. Sur ce sujet, l’Anses (L’Agence de sécurité sanitaire) nous indique qu’il faut désormais douze mois pour décrocher le feu vert, en vertu d’une procédure accélérée.»

«Une autre difficulté est de prouver l’efficacité de ces solutions aux agriculteurs et aux conseillers. C’est d’autant plus compliqué que nous ne sommes pas dans une simple logique de substitution à la chimie traditionnelle, car les produits de biocontrôle sont à combiner avec d’autres techniques et induisent des changements de pratiques», complète-il. Des doutes quant à l’efficacité des produits et leurs prix sont régulièrement remontés par les agriculteurs.

Reconfigurer les systèmes

Des difficultés qui poussent les chercheurs de l’Inrae, l'Institut national de la recherche agronomique, à plaider pour un changement de paradigme plus large dans un rapport au titre pour le mois évocateur : «Zéro pesticides». «Les modèles agricoles dominants sont le résultat de plusieurs décennies d’investissement pour optimiser des systèmes de culture simplifiés dont la robustesse s’appuie principalement sur des variétés à haut rendement et des pesticides à large spectre d’action. Ceci, et le fait que le biocontrôle est actuellement principalement vu comme un substitut ou un complément aux pesticides, verrouillent le biocontrôle dans un cadre directement hérité de l’agrochimie», écrivent-ils.

«L’utilisation de pesticides chimiques dans un système (…) invalide le plus souvent ses deux conditions de succès (des produits de biocontrôle, NDLR) de façon directe (la présence de biocides rémanents détruit ou déséquilibre les communautés responsables de la régulation biologique des bioagresseurs) ou indirecte (l’usage de pesticides chimiques rend peu prioritaire le choix de variétés résistantes ou de pratiques agronomiques à vocation prophylactique). C’est aussi pour cette raison que l’utilisation du biocontrôle comme un complément aux pesticides chimiques (pour diminuer les doses ou éviter des résidus en fin de saison) ne développe que très marginalement (et tend même plutôt à bloquer) l’utilisation du biocontrôle dans les systèmes agricoles», indiquent-ils par ailleurs, y voyant les sources d’un «plafond de verre» à l'adoption de ces alternatives.

Pour une nouvelle méthode d’évaluation des produits phytosanitaires : «Pas d’autorisations en cas d’autre solution»

Dans un article intitulé «Alternatives aux pesticides conventionnels : les voies de la normalisation», Benoît Grimonprez, professeur en droit rural à l’université de Poitiers, propose de faire évoluer les conditions d’autorisation des produits issus de la chimie de synthèse pour favoriser l’essor du biocontrôle. Morceaux choisis.

«Il ne suffit pas en effet de mettre sur le marché de nouveaux outils, de biocontrôle par exemple, pour automatiquement faire disparaître l’emploi des pesticides. Leur abandon procède, presque toujours, d’une décision publique. (…) L’opposition des organisations professionnelles agricoles aux politiques restrictives des pesticides se fonde principalement sur l’argument que, sans ces produits, les agriculteurs se trouveraient démunis face aux menaces des bio-ravageurs. De fait, dans les systèmes conventionnels dominants, la diminution du nombre de substances disponibles affaiblit la protection des cultures, donc les rendements et la compétitivité des entreprises agricoles. Partant de ce constat, les mesures d’interdiction ou de régulation forte des molécules de synthèse devraient reposer sur l’analyse des alternatives disponibles, qu’elles soient ou non chimiques.»

Le chercheur propose d’y substituer le principe «pas d’autorisation en cas d’autre solution» afin que «l’alternative, plutôt qu’un frein à la transition» joue à l’avenir «un rôle moteur en tant que nouveau critère d’approbation de tous les pesticides.» Il suggère de changer d’approche quant à l’appréciation de ces nouvelles solutions. Notamment, «les inconvénients des méthodes alternatives ne doivent pas, comme actuellement, paralyser la politique environnementale. L’identification et la quantification de ces difficultés sont au contraire un moyen de déterminer les mesures d’accompagnement, notamment financières, de la transition. (…) L’efficacité des méthodes de protection des plantes mérite d’être replacée dans un contexte plus global de reconfiguration des systèmes culturaux.»

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