Entretien

«Je crois au développement des biosolutions», confie Benoît Rabilloud, le PDG France de Bayer

Benoît Rabilloud, directeur France du spécialiste allemand des phytosanitaires Bayer, revient sur l'engagement industriel du groupe sur le territoire national, illustré par l'inauguration mercredi 5 octobre sur le site de Marle (Aisne), qui compte 330 salariés, de plusieurs lignes de conditionnement dédiées aux biocontrôles. Il insiste toutefois sur le long processus nécessaire au développement de ces technologies. 

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Benoît Rabilloud est le PDG France du groupe allemand Bayer.

L'Usine Nouvelle. - Que représente l'extension du site Bayer de Marle en termes d’investissements et de créations de postes?

Benoît Rabilloud. - Il s'agit d'un investissement d’environ 6 millions d’euros, mais il porte une vraie symbolique. Le site de Marle fête ses 50 ans cette année et reflète bien l’ancrage fort de Bayer en France, où nous détenons 16 sites, dont 12 de R&D et de production. C’est aussi un ancrage territorial dans l’Aisne, où le bassin d’emplois est limité. Nous travaillons sur place depuis 30 ans avec un Esat (Établissement et service d'aide par le travail), et l’usine abrite une ligne de conditionnement adaptée aux travailleurs handicapés.

Cette inauguration de nouvelles lignes de conditionnement de produits de biocontrôle est un volet important dans la transformation agricole, et c’est un levier des ambitions européennes en termes d’alternatives aux produits chimiques. La part de marché des produits de biocontrôle reste quand à elle encore assez limitée, autour de 10% en France. Un acteur comme Bayer, qui produit des phytosanitaires, travaille sur ces alternatives. Aujourd’hui, ces solutions sont en cours de développement, mais demain elles représenteront une proportion plus forte, même s’il faudra des années ou des décennies pour disposer de produits de biocontrôle capables de se substituer entièrement aux produits chimiques.

Cet investissement ne se traduit-il pas par des créations d’emplois?

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Marle est le seul site de conditionnement pour nos produits de biocontrôle. C’est vraiment un hub européen.

—  Benoît Rabilloud

Non, il n’y a pas de création, mais une réallocation de ressources. Nos volumes phytosanitaires devraient baisser à court, moyen et long terme, et nous devrions augmenter la partie biocontrôle. Tous nos sites de production en France sont globaux, ils ne produisent pas seulement pour le marché français, mais aussi pour les marchés européens, voire mondiaux. Toutes nos usines sont en compétition avec les autres sites de Bayer, mais il était intéressant de développer à Marle cette expertise de biocontrôle.

Bayer dit faire de Marle son site de référence pour les produits de biocontrôle du groupe dans la zone Europe, Moyen-Orient et Afrique. Pourquoi? Est-ce le seul site du groupe en Europe positionné sur ces solutions?

Il s'agit en effet du seul site de conditionnement pour nos produits de biocontrôle. C’est vraiment un hub européen pour ce secteur qui est complètement nouveau. Le site bénéficie aussi de sa proximité géographique avec l’Allemagne, le Bénélux. Et c’est enfin un choix industriel, qui reconnaît la compétitivité et les compétences de Marle.

Le contexte européen est tendu sur l'approvisionnement et les coûts pour les énergo-intensifs. Comment vous en sortez-vous?

Je n’ai jamais vu ça. Ce phénomène d’inflation, d’augmentation de coûts à deux chiffres, de tensions d’approvisionnement... C’est une situation complètement inédite, avec des ordres de grandeurs incroyables. Nous sommes évidemment touchés par l’évolution du coût de l’énergie. Il y a les coûts directs, mais aussi indirects. Beaucoup de nos matières actives sont acquises auprès de fournisseurs, et l’évolution de leurs prix est corrélée aux coûts de l’énergie, particulièrement le gaz, ce qui entraîne une augmentation significative de nos coûts de production. En Europe, nous sommes touchés de plein fouet. En Allemagne - un pays encore très dépendant du gaz russe -, les enjeux sont très forts pour faire tourner les usines. En France, nous observons moins ce problème et n’avons pas de crainte pour faire tourner nos usines.  

Vous parlez de quatre piliers pour l’activité Cropscience: semences, phytosanitaires, biosolutions et digital. En 2018, les biosolutions ne représentaient que 5% de vos ventes. Où en êtes-vous aujourd’hui en France?

Ces 5% correspondaient à la taille du marché français, qui se situe désormais autour de 10%, avec une part importante captée par le cuivre. Pour Bayer, la part de marché est inférieure à 5% en Europe, mais elle est liée à des produits innovants. Nous avons beaucoup de projets de recherche. Dans le domaine des phytosanitaires et des semences le temps de l’innovation est long, il faut dix ans pour développer un produit ou une semence.

A long terme, un équilibre entre les produits de synthèse chimique les biosolutions est-il envisageable?

Le marché des biocontrôles restera à 10% ou 15% tant que nous n'aurons pas de solution pour les grandes cultures.

—  Benoît Rabilloud

L’efficacité du biocontrôle dépend des cultures. Cela marche très bien pour les légumes cultivés sous serre, dans un environnement fermé, où les besoins en produits phytosanitaires sont moindres. Dans les cultures de vigne ou arboricole, le fonctionnement est plutôt bon et la part du biocontrôle peut aller jusqu’à 20%, voire 30%. Mais le grand sujet, ce sont les environnements larges et les catégories de produits: on trouve de bonnes solutions insecticides et fongicides, mais pas de solution de substitution aux herbicides, qui représentent aujourd’hui 40% du marché. Or, la «ferme France» est surtout composée de grandes cultures, comme des céréales. Le marché des biocontrôles restera à 10% ou 15% tant que nous n'aurons pas de solution pour les grandes cultures, segment sur lequel Bayer est très présent. 

Je crois au développement des biosolutions sur le moyen et long terme, mais il faudra changer les référentiels. Un agriculteur veut bénéficier de la même efficacité qu’un phytosanitaire pour passer à un biocontrôle, qui est aujourd’hui plus cher et moins efficace. Si l'on accepte des produits moins efficaces, les biocontrôles auront plus de place. Par ailleurs, la réponse ne sera pas binaire: nous misons sur le combinatoire. Les biosolutions doivent être associées aux trois autres piliers de notre activité. Sur trois passages dans un champ, un agriculteur peut combiner biocontrôle et phytosanitaire. Cette combinaison va continuer à se développer. Et, à long terme, si la science y parvient, les biosolutions se substitueront aux produits chimiques, mais cela prendra du temps.

L’évolution des discours politiques, qui portent à nouveau des thématiques productivistes et de souveraineté, n’est-elle pas au contraire de nature à ralentir ces transitions?

Le contexte actuel de crise a entraîné un basculement des gouvernants français et européens vers un peu plus de pragmatisme. Mais cela ne change pas le cap: le Green deal européen va se mettre en œuvre. Cela correspond à notre vision. Simplement aujourd’hui, il y a moins ce décalage entre des discours qui nous demandent des alternatives prêtes en deux ans et un temps de recherche qui est le nôtre, de dix ans. Ces échéances de 2030 à 2050 nous conviennent.

Propos recueillis par Pierre-Henri Girard-Claudon et Julien Cottineau

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