Entretien

"Pour réduire l'empreinte carbone, il faut des supply chain courtes", selon Jean-Pascal Tricoire, PDG de Schneider Electric

Pour gagner la course à la neutralité carbone, il faut de l’efficacité énergétique, du digital et embarquer la supply chain, explique le PDG de Schneider Electric Jean-Pascal Tricoire.

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Jean-Pascal Tricoire répond aux questions de L'Usine Nouvelle.

L'Usine Nouvelle. - Les crises sanitaire et climatique peuvent-elles remettre en cause l’organisation décentralisée de Schneider Electric ?

Jean-Pascal Tricoire. - Au contraire, cela renforce notre stratégie d’une organisation multilocale, avec des pôles géographiques qui sont de plus en plus autonomes en termes de couplage R & D, fabrication, réseau de fournisseurs et réseau d’intégrateurs. Et ce, pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’après trois décennies de globalisation et sous la poussée du digital, on voit les standards diverger à nouveau pour mieux s’adapter aux contextes politiques et culturels. Ensuite pour réduire notre empreinte carbone et apporter la personnalisation et la rapidité du service que demandent nos clients, il faut des supply chain courtes, c’est-à-dire à l’échelle d’un continent, voire d’un pays. Celles-ci permettent à Schneider, qui réalise 70 % de sa valeur ajoutée avec des fournisseurs extérieurs, d’en partager la valeur avec les écosystèmes locaux.

Avez-vous doté Schneider Electric d’une raison d’être qui modifie vos statuts ?

Nous n’avons pas attendu d’obligation législative pour définir notre raison d’être, et cela, il y a déjà quinze ans, et pour la faire vivre avec l’évolution du monde. Je suis convaincu que cette clarté de notre mission et de sa contribution aux parties prenantes a été un élément de différenciation majeur. Il y a quinze ans, nous avons également pris trois paris pour devenir leader des technologies du développement durable : celui de l’efficacité énergétique, celui du digital et de l’internet des objets, qui représente 50 % de notre business aujourd’hui, et celui des géographies émergentes où nous réalisons 45 % de notre activité. Quelque 70 % de notre business ont ainsi un impact direct sur le développement durable, que nous mesurons.

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Depuis plus de quinze ans, l’entreprise se fixe tous les trois ans des objectifs de progrès dans toutes les dimensions du développement durable et de la responsabilité sociale, alignés sur ceux des Nations unies, suivis dans un index, le Schneider sustainability impact.

Quels enseignements tirez-vous de votre Schneider sustainability impact ?

Cela nous fait continuellement progresser. Tous les trois ans, nous gagnons par exemple 10 % sur notre consommation en énergie. Mais si vous voulez réduire votre empreinte carbone et que les acteurs qui représentent 70 % de votre valeur ne sont pas engagés dans cette trajectoire, vous êtes incapables d’avancer. Il faut donc un référentiel commun.

De quelle manière associez-vous vos partenaires ?

Schneider a été l’une des premières sociétés en France à adhérer au Global Compact des Nations unies, qui donne notamment une impulsion climatique commune aux sociétés au niveau mondial. Aujourd’hui, avec 1 300 entreprises de toutes tailles, le Global Compact France représente l’un des plus importants réseaux nationaux. Il organise des groupes de déploiements des objectifs de développement durable avec les entreprises en région. Nous associons nos responsables et nos entités locales à cette approche. Une usine Schneider en France fait face à des problématiques proches de celles d’une PME ou d’une ETI.

Et quid de vos autres parties prenantes ?

Pendant de nombreuses années, cela a été un voyage un peu solitaire. Mais depuis 2015 et l’accord de Paris, la question climatique est passée de la main des gouvernements à celles des villes et des entreprises. Elle a cessé d’être un objet politique pour devenir un sujet d’attractivité et de compétitivité. Puis, ces deux dernières années, la mobilisation des jeunes sur le climat s’est intensifiée. Et on a vu un changement complet d’attitude des sociétés. Le Global compact a lancé "Ambition climat 1,5 °C", un appel à l’action des entreprises qui consiste pour certaines à se fixer des objectifs beaucoup plus exigeants dans le domaine de la réduction de leur empreinte carbone pour les dix ans qui viennent. Ces entreprises sont absolument clé pour changer la trajectoire climatique. En septembre 2019, à New York, nous étions 90 sociétés à y avoir adhéré. Aujourd’hui, nous sommes plus de 200. Et ce sont les plus grosses sociétés mondiales, qui amènent avec elles tout leur écosystème.

Le défi climatique va se jouer dans les dix ans à venir et Schneider Electric a pris des engagements forts de moyen terme. En 2025, nous voulons être neutres en carbone sur les scopes 1 et 2 [les émissions et les consommations d’énergie de ses propres sites, ndlr] en incluant les compensations. En 2030, nous visons le "net zéro", sans compensation, et en 2050, le net zéro sur l’ensemble de notre supply chain (scope 3), en intégrant tout ce qu’il y a en amont. De plus, chaque année, nous faisons déjà économiser à nos clients au moins trois fois ce que nous émettons en carbone sur l’ensemble des scopes 1, 2 et 3, soit 45 millions de tonnes par an. Pour éviter la confusion, nous n’intégrons jamais ces réductions d’émission carbone pour nos clients dans notre propre bilan carbone.

Vous interdisez-vous de vendre à des entreprises très polluantes ?

Nous avons une équipe qui travaille sur des projections à long terme, pour mettre au point des trajectoires qui permettent de concilier énergie pour tous – notamment les 2 milliards de personnes qui n’ont pas accès à une source d’énergie fiable – et diviser par deux les émissions de carbone à l’horizon de vingt ans, pour revenir sur une trajectoire de 1,5 °C de réchauffement. Même dans les trajectoires les plus disruptives et radicales, nous aurons besoin des énergies fossiles et particulièrement du gaz. Schneider travaille aussi avec ces industries pour innover et opérer de façon plus efficace, durable et plus propre. La seule manière de relever les défis énergétique et climatique, c’est de donner la priorité à l’efficacité. S’imposer que tout ce que l’on fait de nouveau, en rénovation, en mise à niveau ou en neuf, soit de 30 à 50 % plus efficace énergétiquement que la moyenne du marché actuel. Et accélérer sur l’efficacité, car il faudrait multiplier par trois le rythme des rénovations. C’est possible, car le digital permet de réduire les coûts.

Quels sont les leviers à actionner de toute urgence ?

Il faut utiliser à fond le digital pour économiser l’énergie et les ressources. Dans les usines, le numérique permet de mieux gérer les moteurs, représentant une grosse partie de la consommation. Par exemple, chez Arcelor Mittal, à Fos-sur-Mer, on est capable d’économiser l’équivalent de la consommation de la ville en agissant sur de très gros moteurs. Certes, le digital consomme de l’énergie, mais nettement moins qu’il ne permet d’en économiser. C’est la partie récréative du digital – nos vidéos, nos photos –, qui est inflationniste ; la partie efficacité possède, elle, un bilan carbone très positif. Après avoir changé nos interactions, la digitalisation va permettre de connecter ce qui nous entoure et va amener un changement d’échelle dans les économies d’énergie réalisées qui n’ont rien à voir avec ce que nous connaissions auparavant. Si vous appliquez du digital à de l’efficacité énergétique, vous avez des coûts massivement inférieurs à ce que l’on aurait avec des procédés traditionnels. En plus, c’est auto-apprenant et cela permet d’améliorer la performance durant la vie des installations. La troisième vertu du digital, c’est que l’on en mesure les bénéfices apportés en temps réel. Tout est mesuré. Ce n’est pas de l’efficacité énergétique et des ressources fondées sur l’engagement de moyens, c’est de l’efficacité fondée sur l’obligation de mesure et de résultats.

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