Décryptage

Pour les groupes agroalimentaires, des programmes d’agriculture régénératrice plus ou moins ambitieux

[L'AGRICULTURE REGENERATRICE, 2/3] Sommés de décarboner leur amont agricole, qui pèse généralement autour de 70% de leurs émissions, les grands groupes de l’agroalimentaire se lancent dans le déploiement de programmes d’agriculture régénératrice. Dans ce deuxième épisode, étude en détail des stratégies de quatre poids lourds du secteur : Danone, McCain, Mondelez et Nestlé.

Réservé aux abonnés
Vaches laitières
Danone ambitionne de réduire l'impact de ses fermes laitières.

Après avoir épousé la cause de l’agriculture régénératrice (AR), les grands groupes de l’agroalimentaire ont élaboré des feuilles de routes précises, soumises à leurs agriculteurs. Si les plans varient, certains préceptes sont incontournables, comme les couverts végétaux, soit le fait de semer une culture sur une parcelle entre deux rotations, ce qui permet d’augmenter la richesse du sol et de limiter son érosion. C'est «l’action numéro 1», expliquait dans nos colonnes Pascal Chapot, le responsable du département agricole de Nestlé.

La plus grande diversité des cultures, voire l’ajout d’une légumineuse dans les rotations est aussi un immanquable des plans d’agriculture régénératrice, tout comme l’exigence d’un moindre travail du sol. L’ensemble de ces pratiques vise à améliorer le stockage de carbone et d’azote dans le sol ainsi qu'à augmenter sa richesse organique.

Autre règle d'or : s’armer de patience et rassurer l’amont sur ses rendements. «Une entreprise qui s’engage dans la transition ne va jamais dire que ces plans vont faire chuter les rendements, explique par ailleurs Bastien Sachet, de la fondation Earthworm qui accompagne notamment Nestlé et McCain dans le déploiement de leurs stratégies. L’assertion est valable… à condition de voir le point de départ. Par exemple, le sol est très dégradé, il peut y avoir des chutes de rendements assez conséquentes car il faut engager un travail important. Le temps que l’on donne au changement est primordial». Tous les programmes prévoient aussi un support technique gratuit à destination des agriculteurs ainsi que des incitations financières. 

Passage en revue de quatre stratégies, Danone, McCain, Mondelez et Nestlé, avec une attention portée sur le déploiement de ces programmes en France. 

Vos indices
Indices & cotations
Tous les indices

Danone a de l'ambition pour ses fermes laitières 

Le numéro 1 mondial du yaourt a pris les devants, en dévoilant dès 2017 une feuille de route ambitieuse – Emmanuel Faber était alors aux manettes. Près de sept ans après, le chantier est bien lancé mais loin d’être accompli. Le programme s’intéresse aussi bien aux producteurs de fraises qu’à ceux de soja, mais c’est bien sur les 1500 fermes laitières que l’attention se polarise. Danone mène par ailleurs d’autres projets pour limiter le méthane rejeté par ses vaches, notamment via un travail de recherche sur l’aliment.

Si la liste de pratiques est étayée, la gestion des fumiers fait l’objet de longs développements : de son stockage, à sa gestion pilotée de son épandage, sans oublier un éventuel passage dans un méthaniseur. L’ensemble des pratiques sont alors évaluées : Danone dresse à chaque fois un niveau de base (1), indique ce qu’il ne faut surtout pas faire (niveau 0), et un «haut niveau de pratique» vers lequel il faut tendre (3). Le groupe indique avoir baissé de 10% les émissions en équivalent carbone de ses fermes laitières en France entre 2017 et 2021, il ambitionne 15% supplémentaires d'ici 2025.

La mission est encore loin d’être accomplie. «80% de nos fermes laitières ont réalisé leur bilan carbone fin 2022, détaille Pierre-Marie Brizou, responsable agriculture régénératrice France et Europe. A date, l’intégralité des agriculteurs audités sont au premier niveau du programme, deux tiers sont au niveau 2. L’ambition est d’avoir embarqué tout le monde dans la transition en 2025.»

McCain mise gros sur la patate

«Le constat est clair, les rendements agricoles ont baissé sur nos territoires», pose Charles Dezitter, responsable du programme AR chez McCain. Le leader européen de la frite, très implanté en France, où il dispose à Matougues (Marne) d'une grosse usine, a annoncé en 2021 son programme d’AR. 100 des 700 fermes avec qui il travaille en France y participent. En jeu, un million de tonnes de pommes de terre.

Les objectifs sont ambitieux. Les agriculteurs doivent s’engager sur sept piliers : là encore, la progression de l’agriculteur est évaluée, d’un niveau «débutant» à celui d’«expert». Entre ces deux niveaux, il devra par exemple avoir divisé par quatre la toxicité des pesticides (ce qui n’est pas seulement une question de volumes, mais aussi de dangerosité des produits). Autre exemple, sur les surfaces dédiées à McCain, il faudra 1% d’espace réservé à la biodiversité, via des haies par exemple, en niveau débutant, 8% à la fin du programme.

Reste à savoir d’où les producteurs de pomme de terre partent. Sur ce point, McCain assure qu’il ne disposera de premières données précises qu’en juin 2023. Et la réalisation des objectifs ? «Avoir 100% d’agriculteurs engagés dans le programme en 2030 est déjà une belle ambition», explique Charles Dezitter. En théorie, six ans doivent permettre de passer expert…

Mondelez liste les pratiques, moins les objectifs

Le roi du biscuit, connu pour ses marques Lu ou Oréo, est le dernier à épouser l’appellation «Agriculture régénératrice». Son plan, dont l’Usine Nouvelle a eu la primeur, a été dévoilé le 25 février au Salon de l’Agriculture. «Nous reprenons le terme aujourd’hui, mais nous déployions déjà ces pratiques », confie Cécile Doinel, en charge du programme Harmony en Europe. Ce programme, lancé en 2008 à destination des producteurs de blé, a notamment permis de réduire de 20% les pesticides (un chiffre toutefois en phase avec ce qui est observé en agriculture depuis quinze ans). Mondelez part avec l'avantage d’avoir un amont déjà engagé dans son programme (400 000 tonnes de blé en Europe, dont près de 90 000 en France).

La nouvelle mouture, désormais badgée AR, liste 37 pratiques. Outre les préceptes sur le pilotage des épandages, il est demandé aux exploitants de mettre en place des jachères mellifères «haute qualité» sur 3% de la surface dédiée à Mondelez de leurs exploitations, soit des espaces avec une grande variété de fleurs et des hôtels à abeilles. Certains pesticides à haut risque ne pourront plus être utilisés. Cécile Doinel indique que sa trajectoire de réduction de carbone est encore en cours d’élaboration et ne fixe donc pas d’objectif. Pas plus pour la fertilisation azotée ou les produits phytosanitaires.

«Sur les 37 pratiques, 20 sont obligatoires : le but est de toutes les mettre en place dès la première année puis de réadapter le schéma en fonction des retours sur le terrain, explique Cécile Doinel. Les 17 autres pratiques permettent aux agriculteurs qui le veulent d’aller plus loin, elles deviendront obligatoires progressivement. Nous nous donnons sept ans pour déployer le premier palier et un maximum du deuxième.»

Nestlé déploie un projet tentaculaire

Le mastodonte aux près de 100 milliards d’euros de chiffre d’affaires a visé large : sur ses 28 millions de tonnes d’approvisionnement au niveau mondial, il ambitionne 20% estampillées AR en 2025, 50% en 2030 et l’intégralité à la mi-siècle. Il est le seul à ne pas avoir de trajectoire distinguée pour la France, qui lui apporte tout de même un million de tonnes de matières premières agricoles chaque année, principalement en grande culture.

A ce jour, moins de 10% des agriculteurs français sont engagés dans sa déclinaison locale de sa stratégie appelée "Sols vivants". Nestlé assigne des objectifs précis aux exploitations, du pilotage des pesticides ou de la fertilisation en passant par les fameux couverts végétaux. Mais surtout, il promet une base de données en libre accès "à moyen terme" pour mesurer précisément l'impact des pratiques sur les sols. «Nous sommes encore dans l’incitation pour l’instant, expliquait dans nos colonnes Pascal Chapot, le responsable du programme. Il faut engager les choses, les voir comme un apprentissage. Nous devons veiller à ne pas tomber dans la prescription pure et dure. L’agriculture est une science éminemment locale.» 

Ce programme tentaculaire est doté de 1,2 milliard d’euros, le montant le plus important communiqué par les grands de l’agro. Si tous ont des approvisionnements aux quatre coins du globe, c'est particulièrement le cas pour Nestlé. Son projet en tient compte et prévoit un cahier des charges précis aussi bien pour l’exploitant français que pour le petit producteur de café en Asie.

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
28 - 3F CENTRE VAL DE LOIRE
Date de réponse 11/05/2026
Trouvez des produits et des fournisseurs