L'Usine Nouvelle - Vous avez levé presque autant de fonds en quelques semaines que depuis la création de Smart Immune en 2017. D’où vient cet engouement ?
Karine Rossignol - C’est le résultat de six ans de travail. Nous avons généré des données qui démontrent que le rationnel scientifique de notre projet est solide. D’habitude, une jeune société de biotech met du temps à rentrer en développement clinique. Smart Immune n’a que six ans mais nous avons déjà des essais cliniques en cours, avec deux indications différentes sur les bébés-bulles et les leucémies, c’est très positif. C’est grâce au travail invraisemblable d’Isabelle André et de Marina Cavazzana, médecin chercheuse et biologiste cellulaire de renommée mondiale, et co-fondatrices de la société, que nous avons pu aller aussi vite. Cela vient aussi de l’excellence scientifique de la technologie, de son caractère disruptif car nous sommes les premiers à développer chez l’homme ces thérapies basées sur les progéniteurs de lymphocytes T, un nouveau type de cellules capables de réarmer en 100 jours le système immunitaire contre des cancers et des infections.
Le Conseil européen de l’innovation (EIC) vous a octroyé fin mars une subvention de 2,5 millions d’euros, et un engagement en capital de 15 millions d’euros. Quelles sont les conditions d’attribution ?
L’EIC permet d’octroyer des financements à des sociétés innovantes pour développer des technologies sur le territoire européen, dans la santé, l’énergie, l’IA, l’environnement, l'innovation en général, c’est très large. Vous êtes challengés sur la qualité de la science autant que sur le business model de votre innovation. C’est un vrai signal fort pour nous, et cela permet aux capital-risqueurs de considérer l’engagement européen comme dé-risquant l’investissement sur la série A. Nous avons eu la chance de faire partie des 39 sociétés sur 500 à décrocher une subvention et d’être aussi parmi les 17 à également obtenir un engagement en capital. Ces capitaux, qui pourront atteindre 15 millions d’euros, seront débloqués quand nous lancerons notre série A cette année, dont l’objectif est de lever 50 millions d’euros.
Vous venez aussi d’annoncer un investissement de 5 millions de dollars par la Fondation Gates.
La Fondation Bill and Melinda Gates avancent 1 million de dollars en prise de participation à travers un véhicule convertible, qui se transformera en actions au moment de la série A, et un engagement d'investissement en participation de 4 millions pour cette série A.
C’est donc près de 20 millions d’euros sécurisés pour votre série A ?
Exactement, avec un acteur européen et un américain. Et la Fondation Gates est considérée aux Etats-Unis comme une vraie validation de l’excellence scientifique des projets dans lesquels elle investit, et ils ont des partenaires réguliers qui co-investissent souvent à leurs côtés.
Qu’est-ce qui les a convaincus ?
La Fondation a mené un audit très poussé, avec une très grande exigence scientifique, c’est la première fois qu’ils investissent en France, et ils s’engagent à long terme. Ils considèrent notre technologie totalement disruptive, nouvelle, et qui peut aider à mieux comprendre un certain nombre de mécanismes en immunologie. Ils jugent que c’est une vraie façon nouvelle d’adresser des problèmes d’infectiologie notamment sur les applications VIH. Leur engagement financera un premier essai sur les leucémies, en Europe, donc en oncologie, une aire thérapeutique où ils ne s’engagent jamais d’habitude. S'ils le font, c’est parce qu’ils sont curieux de voir si notre technologie est bien capable de réarmer le système immunitaire beaucoup plus rapidement. Ce qui pourrait être d’importance vitale pour des patients fragilisés par le VIH et les maladies infectieuses.
Comment décrivez-vous votre technologie, cette plateforme ProTcell, de thérapie cellulaire ?
Dans le corps, les cellules du système immunitaire en charge d’organiser la défense contre les tumeurs et les infections sont les lymphocytes T. Ce sont ces mêmes cellules qui patrouillent et détectent toute cellule porteuse d’une anomalie, comme un virus, un champignon, une bactérie ou une tumeur. Les lymphocytes T sont éduqués par le thymus pour ne pas toucher aux cellules saines et éliminer les cellules anormales. Elles sont capables, si tout va bien dans l’organisme, de reconnaitre et « dézinguer » plus de 200 millions d’ennemis. Dans le cadre d’une leucémie, les lymphocytes T perdent leur capacité à fonctionner normalement et, par ailleurs, la chimiothérapie tue beaucoup de ces cellules, ce qui affaiblit un peu plus le système immunitaire. Il a été démontré que la reconstitution rapide du système immunitaire chez des patients leucémiques augmente de façon significative leur chance de survie. Les premiers essais chez les patients leucémiques montrent que l’on peut réarmer le système immunitaire de façon efficace en 100 jours contre non seulement les cancers mais aussi les infections graves. Notre plateforme de progéniteurs de lymphocytes T pourra ainsi être utilisée pour développer une nouvelle thérapie cellulaire contre le VIH.
L’intérêt de votre plateforme réside aussi dans la vitesse ?
Notre système, qui résulte de 20 ans de travaux menés au sein de l’Institut Imagine, consiste à prendre des cellules souches sanguines d’un donneur, de les armer et de les différencier, dans un bioréacteur, en seulement 7 jours, ce que la physiologie humaine fait normalement en 15 mois. Une fois cette étape franchie, nous les injectons par voie sanguine chez le patients. Elles migrent alors directement vers le thymus qui fonctionne comme un camp d’entraînement où elles vont être formées à reconnaître les cellules saines des ennemis, durant trois mois, pour devenir de vrais lymphocytes T actives pendant 7 à 10 ans et capables de tuer les cellules cancéreuses et les cellules infectées par un pathogène. Ainsi, notre approche permet de réarmer le système immunitaire en 100 jours environ, contre 18 mois environ pour une greffe de moelle osseuse telle qu’on la pratique habituellement. On peut donc utiliser nos cellules comme un médicament de thérapie cellulaire dans le but de réarmer le système immunitaire de patients fragilisés par un système immunitaire non fonctionnel, soit par une leucémie, soit un par un déficit immunitaire héréditaire.
Ce n’est donc pas de la médecine personnalisée, vous pourriez produire en avance ?
Oui, ce ne seraient pas des médicaments produits au cas par cas, car nous sommes en allogénique avec des cellules issues de donneurs et donc la possibilité de préparer les doses de thérapies cellulaires à l’avance, ce qui diminue aussi les coûts de manière importante. Après, il ne s’agit pas que d’un médicament, c’est une plateforme, qui peut s’adapter à tous les cancers et infections. Dans le cas du VIH qui est un virus spécifique car il s’insère dans les lymphocytes T, il faudrait aussi modifier génétiquement les cellules pour rendre les lymphocytes T étanches au VIH par exemple.
Avez-vous de la concurrence sur cette technologie ?
Oui, des équipes américaines, canadiennes, et chinoises essaient de faire la même chose mais nous sommes les premiers à être entrés en développement clinique et à être capables de produire ces nouveaux médicaments. Nous ouvrons une nouvelle voie en capitalisant sur le thymus pour tolériser ces cellules, c’est une nouvelle génération de thérapie cellulaire allogénique.
Où en êtes-vous dans les développements cliniques, quel est le calendrier envisagé ?
Nous avons commencé une première étude clinique il y a deux ans en France, dans l’indication orpheline des bébés-bulles. C’est un petit marché mais c’est une preuve de concept importante : chaque année, 250 bébés naissent aux Etats-Unis et en Europe sans système immunitaire. Sans greffe de moelle osseuse, ils décèdent la première année, et avec une greffe cela prend environ 18 mois pour reconstituer le système immunitaire. Le premier bébé que nous avons traité l’a reconstitué en 112 jours seulement. Il a été vacciné dès 10 mois, ce qui est impossible chez les bébés-bulles, et au bout de deux ans il n’y pas eu d’infection ni de rejet de greffe donc c’est extrêmement prometteur. Nous visons une mise sur le marché pour 2025 ou 2026. Nous voulons reproduire cette avancée chez les patients leucémiques adultes. Une étude clinique de phase I/II a pour ces patients leucémiques a été initiée l’an dernier à New York, avec des lots cliniques produits en France à l’hôpital Saint-Louis, à Paris. La FDA (autorité sanitaire américaine, ndlr) a exceptionnellement autorisé l’utilisation de lots non produits sur le territoire américain. Grâce au financement de la fondation Gates, nous allons ouvrir une deuxième phase I/II pour ces patients leucémiques en Europe, nous commencerons par la France, avec des centres d’essais à Paris, Marseille et Nantes, puis l’Italie. Nous visons une arrivée sur le marché pour 2028, environ.



