C'est l’histoire d’un vaccin de GSK, contre le zona. Sa production mondiale est réalisée à Saint-Amand-les-Eaux, dans le Nord. Autorisé depuis 2018, il est disponible dans toute l’Union européenne… sauf en France. En raison de difficultés d’accès au marché, indique-t-on chez GSK. C’est l’aventure du Zolgensma, une thérapie génique permettant de soigner des bébés d’une maladie génétique neuromusculaire rare, souvent fatale avant l’âge de 2 ans. Conçu par le Généthon, grâce aux dons du Téléthon, ce biomédicament a été cédé sous licence à Avexis, la biotech américaine qui l’a développé moyennant d’immenses financements, avant d’être acquise par le géant Novartis. Lequel facture la dose unique à environ 2 millions d’euros… C’est l’expérience, faite par tous, des ruptures de stock et tensions d’approvisionnement pour des médicaments de base comme le paracétamol et l’amoxicilline, cet hiver, alors que la France était confrontée à une triple épidémie de Covid-19, de grippe et de bronchiolite.
Au plus haut sommet de l’État, on rêve de souveraineté sanitaire et d’une France qui soit le leader de la santé en Europe. La crise du Covid-19 avait mis en lumière la fragilité de l’armoire à pharmacie de l’Hexagone et de l’Europe, et fait de la santé une priorité. Pas facile, dans ce contexte, d’accepter le manque de vieux médicaments essentiels dont le prix de la boîte est inférieur à celui d’un pot de mayonnaise, de comprendre pourquoi certains nouveaux traitements disponibles en Europe ne le sont toujours pas en France, ou comment, en dix ans, la production pharmaceutique française a pu être détrônée, glissant à la cinquième place européenne.
Une majorité de principes actifs produits en Asie
Sur quoi peut reposer le sursaut ? En déplacement en Ardèche chez le laboratoire pharmaceutique Aguettant, le président Emmanuel Macron doit justement présenter mardi 13 juin un vaste plan de relocalisation de principes actifs. Avant cela, le gouvernement avait déjà prévu 7,5 milliards d’euros d’investissement jusqu’en 2030 dans le cadre du plan Santé, tandis que France Relance a débloqué plus de 150 millions d’euros de fonds publics pour soutenir une centaine de projets industriels. Sans compter les investissements étrangers annoncés via Choose France, ni les initiatives public-privé en recherche, comme le Paris Saclay Cancer Cluster. Les efforts post-Covid de l’État se sont concentrés sur la partie industrielle, avec pour maître-mot la relocalisation.
Pourtant, 271 usines sont en activité sur le territoire. Mais elles sont essentiellement centrées sur la production secondaire, celle de formulation et de conditionnement, moins sur la production primaire, celle des principes actifs, les molécules qui soignent. Or, à part Sanofi, Pierre Fabre ou Servier (sauf pour ses génériques Biogaran), qui produisent quasiment tous leurs principes actifs en interne, la grande majorité des acteurs en France sont, comme en Europe, largement dépendants des importations, principalement asiatiques, pour leurs approvisionnements.
C’est le résultat d’un désengagement massif depuis presque vingt ans pour ces productions en raison des coûts, de procédés standard moins compatibles avec les normes environnementales européennes, et d’un certain désintérêt des laboratoires pour l’amont, moins rémunérateur. Dans le monde, il existe « environ 7000principes actifs, il est évident qu’il ne faut pas tout réintégrer », souligne Vincent Touraille, le président du Syndicat des industries chimie fine et biotech (Sicos). Les autorités sanitaires françaises et européennes en conviennent, mais tardent toujours à livrer des listes prioritaires de principes actifs stratégiques, pour mieux cibler les projets.

Tensions sur les tarifs des médicaments
Cet objectif de relocalisation occulte des difficultés structurelles pour la production pharmaceutique en France. En effet, 50 % des entreprises sont des PME, et nombre de producteurs, en particulier ceux de la sous-traitance, sont positionnés sur la fabrication de génériques, très bon marché. De plus, les baisses annuelles de prix imposées pour limiter les dépenses de l’Assurance maladie, qui oscillent entre 600 et 900 millions d’euros depuis dix ans, mettent une pression toujours plus forte sur les coûts de fabrication. Certes, le secteur a bénéficié de baisses d’impôts de production, « mais ce qui a été donné d’un côté est en grande partie repris de l’autre », pointe Vincent Huraux, le directeur des opérations de Pierre Fabre. En outre, la crise énergétique et l’inflation ont eu un impact de 15 % sur les coûts de production en 2022, selon Les entreprises du médicament (Leem).
Or, la pharmacie se heurte à sa spécificité d’être la seule industrie à ne pouvoir répercuter les surcoûts dans ses prix. Ceux-ci sont, après négociations, fixés par le Comité économique des produits de santé (Ceps). Et jamais revus à la hausse. En début d’année, un moratoire a été lancé sur les prix des génériques, et des réflexions sont en cours pour accorder quelques hausses pour des médicaments essentiels, comme l’a fait l’Allemagne.
Autre piste : accorder un critère de reconnaissance, dans le prix, aux médicaments fabriqués en France et en Europe. Ce principe a été inscrit dans le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) de 2022, mais n’a jamais encore été appliqué. Lors d’une audition au Sénat le 28 février, Philippe Bouyoux, le président du Ceps, a évoqué le temps « du travail technique pour mettre au point le mode opératoire » et ajouté que le mécanisme serait bientôt utilisé. Mais il se limitera aux nouvelles productions, pas à celles qui existent déjà.
Le prix est un problème central dans l’industrie pharmaceutique. Là encore, la tendance est aussi européenne. « On a tellement réduit les prix que certains principes actifs matures qui sont produits en Europe n’y sont plus vendus, alors qu’ils le sont ailleurs dans le monde, pour des questions de prix de marché européen du médicament », dénonce Vincent Touraille. La France, avec la compression des tarifs depuis dix ans, affiche les prix les plus bas de l’Union. Les efforts constants de réduction du déficit des dépenses de santé ont entamé la part réservée au médicament remboursable dans le budget. « Elle est passée de 14 à 10 % en une dizaine d’années, c’est une décapitalisation de près de 6 milliards d’euros », signale Audrey Derveloy, la présidente de Sanofi France. Pire, le PLFSS 2023 a suscité l’incompréhension, entre un ministère de l’Industrie se démenant pour faire valoir les projets et celui de la Santé toujours plus rigoureux.
Les coûts de développement explosent
Le montant fixé en 2023 pour le budget des médicaments remboursables provoque l’ire du secteur, qui le juge trop bas. Si les ventes de ces molécules dépassent ce montant, cela déclenche la clause de sauvegarde, qui entraîne une ponction de 70 % de l’enveloppe remboursable sur ces ventes. Le risque, estime le Leem, est de devoir rétrocéder 2,4 milliards d’euros à l’Assurance maladie cette année. « Sur quinze ans, la croissance de l’enveloppe du médicament remboursable s’établit à 0,5 % par an. C’est déjà difficile avec une croissance naturelle du marché de 2 à 3 %, mais actuellement, à près de 10 %, le système devient explosif, souligne Philippe Lamoureux, le directeur général du Leem. Vous ne pouvez pas avoir des politiques industrielles ambitieuses si vous détruisez votre marché. »
La souveraineté sanitaire se joue aussi sur les produits innovants. Il y a quinze ans, le coût de développement d’une molécule était estimé en moyenne à 1 milliard d’euros. Dans son rapport 2022, la Fédération internationale des producteurs pharmaceutiques évoquait des coûts pouvant dépasser 2,5 milliards d’euros. La pharmacie a tourné la page des blockbusters, ces médicaments destinés à des pathologies à large échelle, pour entrer dans l’ère des thérapies personnalisées, s’attaquer aux maladies graves et rares, en s’appuyant sur de gigantesques bonds technologiques comme la thérapie cellulaire ou l’ARNm. Les coûts de développement explosent, et les patients sont moins nombreux par thérapie. Le marché biopharmaceutique ne représente que 4 % du marché mondial des médicaments en volume, mais 33 % en valeur (environ 400 milliards d’euros). Et la biopharmacie concernerait la moitié des nouveaux médicaments mis sur le marché dans cinq à dix ans. « Le coût moyen de développement d’un nouveau médicament a doublé depuis 2010, la question de la rentabilité se pose forcément et légitimement », commente Anne-France Moreau, avocate associée chez McDermott Will & Emery.
Des produits absents du marché français
Ces innovations entraînent des prix élevés, voire pharaoniques. De quoi torpiller les comptes de l’Assurance maladie. « Avec une enveloppe fixe, il faut faire des choix, soit au détriment des médicaments essentiels, soit au détriment des nouveaux produits », gronde Thibault Desmarest, le président de GSK France. Aujourd’hui, « un tiers des molécules enregistrées depuis 2017 par l’Agence européenne des médicaments (EMA) ne sont toujours pas sur le marché français. Il faut aller ailleurs en Europe pour pouvoir les acheter, en raison de cette régulation économique. »
Au début de l’année, Thierry Hulot, le président du Leem, fustigeait le Ceps qui utiliserait « des comparateurs de prix hallucinants », décourageant les laboratoires de placer les produits sur le marché français. Philippe Bouyoux faisait part au Sénat d’une « tendance récente » qu’il observait : « De plus en plus de laboratoires, sur des produits innovants et onéreux, arrivent avec une revendication de prix mondial. Bien souvent, leur prix cible aux États-Unis », où les prix sont fixés plus librement. Et où ils sont bien plus chers. Ce qui complique les négociations.
La lenteur administrative pointée du doigt
Autre couche de difficulté, le secteur déplore depuis des années la lenteur administrative des autorités sanitaires en France. Actuellement, le « délai moyen d’accès au marché en France pour un médicament à partir de l’obtention de l’autorisation de mise sur le marché est de 497 jours, contre 133 en Allemagne », relève Philippe Lamoureux. Face aux problèmes, une mission interministérielle a été lancée fin janvier pour améliorer les mécanismes de régulation et de financement des produits de santé. Certaines critiques ont remis en cause cette mission. L’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament, dans un communiqué publié début mars, a ainsi dénoncé le conflit d’intérêts d’une mission « composée pour moitié par des représentants des industriels de la santé » et l’absence de médecins et de chercheurs notamment. Cette mission devra trouver des solutions pour définir une feuille de route en juin.
Objectifs : améliorer l’accès aux médicaments essentiels et innovants, garantir la protection sociale et préserver le tissu industriel existant, tout en attirant les productions innovantes. Sur ce dernier point, la France accuse aussi un retard. Sur près de 500 nouveaux médicaments mis sur le marché en Europe depuis 2017, une quarantaine seulement est fabriquée en France. Et l’Hexagone ne produit que huit des soixante-seize biomédicaments accessibles en Europe. La dépendance française sur ce segment est estimée à 95 %. Un score bien peu souverain.
En Europe, des hausses de prix contre les pénuries
La triple épidémie de Covid-19, de grippe et de bronchiolite n’a pas touché que la France. Des pénuries de médicaments essentiels, tels que des spécialités à base de paracétamol ou des antibiotiques comme l’amoxicilline, ont affecté toute l’Union européenne cet hiver. Ce qui a soulevé la question des prix parfois trop bas des produits anciens et des médicaments génériques.
Fin décembre, l’Allemagne, où les tarifs sont déjà plus élevés qu’en France, a autorisé des augmentations, allant parfois jusqu’à 50 %, pour 200 spécialités pharmaceutiques essentielles, avec l’objectif de préserver sa souveraineté sanitaire en rendant son marché plus attractif.
Ces derniers mois, d’autres pays européens ont également relevé des tarifs, comme le Portugal et la Grèce. Le mouvement ne s’est toutefois pas généralisé dans l’Union. Les États membres semblent pour le moment attendre la publication de la liste européenne des principes actifs et des médicaments jugés prioritaires pour une relocalisation de la production sur le continent.



