Derrière les murs de la distillerie de Javrezac (Charente), une petite révolution se prépare. Depuis trois ans, Martell expérimente un nouveau mode de chauffe. Un système de boucle externe, utilisant de l’électricité pour faire monter l’eau en température, remplace la chauffe à feu nu des chaudières d’alambics, inscrite dans le cahier des charges de l’appellation d’origine contrôlée (AOC) cognac. La filiale du numéro deux mondial des spiritueux Pernod Ricard revendique une baisse de 88% de ses émissions de gaz à effet de serre, ainsi qu’une réduction de ses consommations énergétiques de plus de 50% par rapport à des installations traditionnelles. «Ce procédé est rentable économiquement», assure Christophe Valtaud, le maître de chai de Martell.
Pompes à chaleur et hydrogène pour chauffer les alambics
Pour améliorer le bilan carbone de la chauffe des alambics, depuis trois ans, le Bureau national interprofessionnel du cognac (Bnic), chargé de défendre les intérêts de la filière, a lancé une série d’expérimentations. «La règle de la chauffe à feu nu pourrait évoluer. Il est possible, comme nous l’avons démontré, de maintenir le liquide à ébullition en se passant des énergies fossiles, sous réserve de maintenir le niveau de qualité», rassure Patrick Léger, le responsable de la commission technique. Martell a recours à une solution développée par le groupe Chalvignac, un fournisseur d’équipements vitivinicoles. Grâce à une pompe à chaleur, l’énergie perdue lors de la distillation est réinjectée au niveau du réfrigérant afin de réduire la consommation énergétique par la suite.
À Angeac-Champagne (Charente), la maison Boinaud expérimente elle aussi ce process, avec des volumes distillés pour Rémy Martin et Hennessy : «Nous nous appuyons sur de la vapeur produite par de l’électricité», précise Rémi Boinaud, le directeur général de la PME (140 salariés). Les expérimentations, menées dans le cadre d’un protocole défini par le Bnic et l’Institut national de l’origine et de la qualité (Inao), sont terminées sur le terrain, en attendant une éventuelle demande de modification du cahier des charges.
Hennessy, filiale de LVMH, teste quant à lui une solution compatible avec l’actuel cahier des charges de l’appellation. «Il faut une distillation à flamme nue, mais nous ne sommes pas tenus de chauffer à partir de gaz. L’hydrogène répond à cette obligation», rappelle Félix Pouyanne-Lafuste, le directeur technique distillation d’Hennessy. Bulane, fabricant héraultais de systèmes à base d’hydrogène, est à l’origine d’une technologie qui s’adapte à tous les types d’alambics – on en compte 3 000, de tailles différentes, dans la région. Branché sur l’alambic, son boîtier permet de fabriquer par électrolyse de l’hydrogène destiné à alimenter – avec du gaz pour le moment – les brûleurs. Dès cette année ou en 2024, des alambics de 25 hectolitres, le format traditionnel, en seront équipés chez deux fournisseurs distillateurs d’Hennessy. Précédemment, l’entreprise avait déjà réduit de 20% ses consommations énergétiques dans ses trois distilleries entre 2000 et 2020, en remplaçant les brûleurs et en optimisant son process. Et sept alambics, installés chez des sous-traitants, sont passés au biogaz en 2022. Avec la technologie de Bulane, un mélange à 80% de gaz et 20% d’hydrogène fera économiser 20% de CO2, estime Hennessy, qui utilise de l’électricité dite «verte» sur ses sites.
Le bio encore à la traîne
La transition écologique passe aussi par la réduction de la consommation d’intrants. À Touzac (Charente), la maison Duluc, qui possède 86 hectares de vignes principalement encépagées en ugni blanc, a des contrats de fourniture avec plusieurs acteurs du cognac. Elle s’est équipée de deux pulvérisateurs à panneaux récupérateurs qui recueillent les 20 à 30% de produits phytosanitaires perdus habituellement. La maison Boinaud, qui possède 500 hectares de vigne et produit des spiritueux, a divisé par quatre, depuis 2018, les quantités d’intrants sur les parcelles les plus proches des habitations. «Les coûts sont supérieurs par rapport aux méthodes conventionnelles, mais en trouvant les bons produits, nous pourrons étendre plus largement leurs usages. Nous n’avons pas, pour l’instant, constaté de perte de rendement. En revanche, nous ne souhaitons pas nous enfermer dans une certification bio», indique Rémi Boinaud.
«Ces trente dernières années, beaucoup de sols se sont appauvris. Quand les rendements augmenteront, le bio se développera», estime pour sa part Bénédicte Hardy, la responsable marché de la maison Hardy, qui produit quelque 300 000 bouteilles par an à Cognac (Charente). Les surfaces en agriculture biologique ne représentent que 2% du total. Contrairement à d’autres familles de produits, cette labellisation n’est guère une incitation à l’achat. «On observe une sensibilité plus forte des pays d’Europe du Nord, des marchés plus matures dans ce domaine. Les connaisseurs, qui savent qu’il faut parfois plusieurs décennies pour produire un cognac et reconnaissent la haute qualité et traçabilité de notre produit, n’expriment pas massivement une telle attente», indique Vincent Lang, le directeur du pôle technique et développement durable du Bnic.
Parmi les autres leviers de décarbonation, figure l’emballage : la maison A. de Fussigny, par exemple, teste des bouteilles en fibre de lin et en acide polylactique, un polymère biodégradable. Et, bien sûr, le transport : Martell s’apprête à expédier vers les États-Unis des caisses de bouteilles par voilier cargo.



