Reportage

«Personne ne fait ça pour le plaisir, mais on est mieux payés» : A l'usine, les ouvriers de la nuit racontent

Le temps d’une nuit, «L’Usine Nouvelle» a suivi les travailleurs de l’usine de micromécanique R. Bourgeois, à Besançon, dans le Doubs. Fatigue, décalage avec la société, primes et horaires compatibles avec une vie de famille : le travail nocturne reste un choix assumé, malgré les contraintes.

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20h50 Les ouvriers arrivent au crépuscule.

«C'est bon ? Je peux taper ?» Casque antibruit sur les oreilles, Ahmed Diomanda vient d’engager une bobine d’acier dans une gigantesque presse. Il déclenche manuellement les premiers coups. Des empreintes complexes apparaissent sur la tôle. Son collègue, Saad Baroun, vérifie l’absence de défauts sur les pièces qui sortent. De petits rondins de feuilles empilées, dont l’intérieur est constellé de trous. «Ce sont des rotors de pompes à eau», dévoile l’ouvrier, en les faisant glisser dans un gabarit pour s’assurer de l’absence de défauts. La presse est passée en mode automatique et frappe 250 coups à la minute. Ensevelis sous le bruit, les deux ouvriers inspectent puis rangent chaque pièce. À 22 h 30, le travail a commencé depuis une heure et demie. La nuit s’annonce longue.

Sept ans de travail nocturne au compteur... Saad Baroun arbore un grand sourire. «Personne ne fait ça pour le plaisir, c’est un sacrifice. Mais, vu la pénibilité, le bruit, la graisse, je préfère travailler la nuit, au moins on est mieux payés.» Sa femme, licenciée économiquement lors du Covid-19, est enceinte. Grâce au travail de nuit, Saad Baroun garde un niveau de vie correct malgré l’inflation et peut déposer ses deux jeunes enfants à l’école le matin, après une courte sieste. Il apprécie aussi la stabilité des horaires. «Je n’en pouvais plus de la fatigue et de me lever tôt quand je travaillais en 2x8», abonde son acolyte de 23 ans, dévoilant une dent argentée. Un discours majoritaire ici, sur le site phare de l’ETI bisontine R. Bourgeois, championne de la découpe d’acier pour les moteurs électriques. Une cinquantaine d’ouvriers, sur 450 salariés, y travaillent de nuit. Tous savent que le dérèglement des rythmes de vie est pénible, cause des troubles physiologiques et mentaux et diminue l’espérance de vie. Mais l’horaire reste prisé. «C’est contradictoire avec ce que nous disent les médecins, mais tout le monde est volontaire. C’est peut-être con, mais on a pris l’habitude», résume Omer Sakip, le délégué syndical CGT du site. Il occupe la fonction de «pointeau». Son rôle consiste à noter tous les événements de production de la nuit sur son ordinateur. Prime comprise, il estime que les salaires de nuit peuvent être supérieurs de 20 à 35% à ceux de jour.

«Il faut avoir du courage, ce n’est pas pour tout le monde»

«C’est une responsabilité : il faut prouver qu’on est capable de travailler de manière autonome», se targue Jean-Bernard Botté, armé d’épais gants pour s’occuper d’une machine d’injection d’aluminium. Dans l’usine à moitié vide, de nombreuses machines sont à l’arrêt, offrant des espaces de respiration sonore. Encore plus dans cette période où R. Bourgeois souffre de la petite forme du marché du véhicule électrique. Une fois le soleil couché, «il y a une certaine convivialité, une solidarité», ajoute l’homme de 57 ans, dont dix de nuit. Le rythme reste intense. Les ouvriers ont une pause de vingt minutes, à 1 heure, ainsi qu’un bref répit de cinq minutes à 3 heures. Le temps d’une cigarette ou d’un café.

«Il faut avoir du courage, ce n’est pas pour tout le monde», résume Aliou Diallo, en piochant dans un plat de pâtes réchauffé au micro-ondes, dans une salle de repos à l’étage, éclairée par des néons jaunes. À ses côtés, un collègue se contente d’une canette de Red Bull, tandis qu’un autre, adepte de la salle de sport, mange des œufs durs. L’horaire nocturne impose une certaine discipline, mais offre aussi des avantages. «J’ai une société d’export de marchandises vers l’Afrique, dont je m’occupe dans la journée», explique Aliou Diallo. «Le jour, il y a trop de pression, moi j’aime travailler tranquille, sans chefs sur le dos», témoigne un autre, tout en jetant un œil à sa montre pour évaluer le temps de pause restant.

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En décalage avec le reste de la société 

De retour devant sa machine de soudure automatisée, un café à la main pour tenir – il est 3 heures – Florian Guerret y trouve aussi son compte. Ancien boulanger, il apprécie d’avoir ses week-ends et de pouvoir s’occuper de ses enfants en journée, y compris pour les récupérer à 16 heures. «C’est aussi une économie en frais périscolaires, mais il y a moins de soirées avec ma compagne», raconte l’ouvrier. Beaucoup témoignent de l’avantage, en tant que parents, du travail nocturne. Y compris pour l’ascension sociale des enfants. Babas Ferri a calculé que porter près de 3 tonnes de métal chaque nuit en déchargeant les presses lui avait permis de payer l’école de commerce de son fils. Devenu cadre, il est parti au Qatar voir la coupe du monde de foot.

Le décalage par rapport au reste de la société reste un point noir. S’il facilite les rendez-vous à la banque, il complique les cafés du matin et les rencontres du soir. « Le plus dur, ce sont les vacances, décrit Franck Willien, régleur. Il faut prendre le rythme de la journée, mais si je m’endors avant minuit, je suis debout à 3 heures, comme si j’avais fait une nuit complète. »

C’est contradictoire avec ce que nous disent les médecins, mais ici tout le monde est volontaire. C’est peut-être con, mais on a pris l’habitude.

—  Omer Sakip, pointeau, délégué syndical CGT

Alors que la fin de quart approche, André Lelarge prend le temps de s’arrêter de courir. «Je n’aurai pas eu le temps de manger mon casse-croûte. Il était dégueulasse de toute façon», entame-t-il, pince-sans-rire. Face aux risques de diabète, il fait «ultragaffe» à ce qu’il ingère une fois passée l’heure bleue. Le corps assimile mal les aliments de nuit. Avec trente-huit ans d’expérience chez R. Bourgeois, l’électrotechnicien en combinaison grise et orange est seul pour la maintenance. En sept heures, il a vérifié les osmoseurs, débloqué un cisailleur et un robot, changé un boîtier électronique... Noctambule dans sa jeunesse, la nuit ne le dérange pas. Il peste tout de même contre l’effaroucheur pour oiseaux, qui diffuse des sons de jungle à tue-tête à l’entrée du bâtiment. Et reconnaît être «KO en journée, le week-end», quand il veut voir du monde. «Mon voisin à la retraite, qui a fait trente ans de nuit, a mis huit ans à s’en remettre», explique l’homme qui lit une heure chaque matin – là, ce sera un polar écossais – en rentrant chez lui. Il est 4 h 50. Dehors, dans l’obscurité, des ouvrières terminent leur cigarette avant de prendre leur quart.

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Vous lisez un article du numéro 3742 de L'Usine Nouvelle - Mai 2025

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