[Penser l'après-Covid] "Il faut sortir de l'idée de maîtrise de la nature", défend Dominique Bourg

Comment penser le monde avec le Covid-19 ? En exclusivité pour L’Usine Nouvelle, la réponse de Dominique Bourg, philosophe, professeur honoraire à l’université de Lausanne.

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Dominique Bourg, philosophe, professeur honoraire à l’université de Lausanne
Dominique Bourg, philosophe, professeur honoraire à l’université de Lausanne.

"L’épidémie rappelle que le propre de la nature est de nous surprendre. Si l’on regarde au niveau des combinaisons moléculaires, on constate que ses possibilités sont fabuleuses et que la nature efface son parcours. Toute prévision est donc impossible. Il y aura probablement d’autres épidémies, car les zoonoses sont favorisées par la proximité nouvelle de l’homme avec des zones sauvages.

Pareil pour le climat : les projections de réchauffement sont solides, mais ne prévoient pas les détails. Nous sommes donc surpris quand la température atteint 46 °C dans un village de l’Hérault, comme en juin dernier, car nous sommes incapables de prendre acte de connaissances abstraites. Face à ce constat, il faut sortir de l’idée de maîtrise de la nature. Le progrès technique ne suffit pas et ne va pas assez vite par rapport à l’enjeu, qui enjoint, selon le Giec, de réduire de moitié nos émissions mondiales d’ici à dix ans pour limiter le réchauffement à 2 °C en 2040. Sans parler de la dynamique de destruction du vivant.

Des mesures radicales sont donc nécessaires : freiner la consommation et reconvertir l’appareil productif, qui doit sortir des petits objets pour aller vers les infrastructures. Les villes, par exemple, doivent être transformées pour rester habitables malgré les canicules. Quel est l’intérêt d’avoir un iPhone dernier cri et la 8G s’il fait 50 °C dehors ? Dans le futur, les sociétés devront comporter une gamme de techniques. Avec du high-tech pour les usages scientifiques et médicaux, mais absent des techniques courantes. Ce qui aboutira sans doute à une diminution de la production. Comment réaliser cela ? Il faut une réorientation publique de l’appareil productif, à travers des quotas portant sur la consommation finale, en considérant non seulement la teneur carbone, mais plus largement l’empreinte écologique de chaque consommation. Les métaux, par exemple, ont des externalités extractives énormes. Cela permettrait d’adresser un signal fort aux producteurs, incités à mettre sur le marché des produits durables, modulables, recyclables et moins lourds en énergie.

Cela peut paraître absurde, mais il y a peu, l’idée qu’une pandémie bloquerait l’économie mondiale aurait fait rire. Aujourd’hui, les sondages montrent que les Français admettent l’idée d’une sobriété matérielle. Certains pensent même que c’est désirable. Dès le milieu de la décennie 2020, le réchauffement pourrait atteindre 1,5 °C. Je pense que les chocs provoqués nous pousseront à changer de trajectoire pour stabiliser le système autour de 2 °C. Car ce sont nos émissions actuelles qui déterminent le climat dans vingt ou trente ans."

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