Analyse

Pékin continue de restreindre ses exports de métaux critiques et cible le tungstène et le magnésium

Le ministère de l’Économie chinois a annoncé samedi 16 novembre son plan pour introduire, dès le mois prochain, des restrictions d’exportations sur le tungstène, le magnésium et l’aluminium. Pékin a multiplié les décisions du genre – ciblant toujours des métaux critiques pour la défense et la transition écologique – dans le contexte de guerre commerciale avec les États-Unis.

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Le spécialiste dans la production en carbure de tungstène d’outils coupants rotatifs, Hyperion Matérials & Technologies, va augmenter sa capacité de production à Épinouze.
Connus pour son rôle dans les munitions anti-blindage, le tungstène sert aussi à produire les outils coupants à la base de toute l'industrie.

Pékin renforce son contrôle sur les métaux critiques qu’il produit. Selon le journal japonais Nikkei, le ministère de l’Économie chinois (Mofcom) veut introduire des restrictions d’exportation sur le tungstène et le magnésium. La mesure concerne aussi certains alliages d’aluminium et des types de graphite épargnés par une précédente vague de restrictions. Tous ces matériaux critiques dont la Chine domine la production seront soumis à l’octroi de licences dès le premier décembre. La Chine a fait du contrôle des métaux critiques un élément central de son arsenal dans la guerre commerciale qui l’oppose aux États-Unis. Le pays a déjà restreint ses exportations de graphite de haute pureté, de gallium et de germaniumet d'antimoine. L’arrivée prochaine au pouvoir de Donald Trump, qui prévoit d’instaurer d’importantes taxes sur les importations chinoises, a pu jouer dans la nouvelle mesure annoncée par Pékin.

Escalade de la guerre commerciale

«Des matériaux tels que le graphite, les alliages d'aluminium et de titane, largement utilisés dans la fabrication de produits électroniques, figurent sur la liste [...] Les nouveaux contrôles incluent également des alliages de tungstène et de magnésium qui répondent à certaines spécifications», détaille Nikkei, même si le détail des produits, alliages et puretés concernées n’est pas encore public.

«Les licences d’exportation imposent aux vendeurs de donner des informations à propos de l’acheteur et de ses plans. La Chine signale ainsi qu’elle peut mettre en place un véritable contrôle des flux, en ciblant des matériaux “double usage” (civil et militaire) car cela permet de justifier ces restrictions dans le cadre de l’arrangement de Wassenaar, qui donne droit aux États de ne pas exporter des produits qui pourraient heurter leur sécurité nationale», expliquait John Seaman, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri) qui suit de près la politique de Pékin, avant cette dernière annonce dans un entretien à L’Usine Nouvelle. 

En 2023, la Chine maîtrisait 86% de la production de tungstène et 91% du raffinage de magnésium dans le monde, estime la Commission européenne. C’est aussi un très grand producteur d’aluminium et de ses alliages. «Ce sont des métaux critiques dans le domaine de la défense et pour l’industrie en général et sur lesquels la Chine a une domination claire», commente Raphael Danino-Perraud, chercheur associé à l'Ifri, qui anticipait des mesures sur ces éléments. Les effets des précédentes restrictions instaurées par Pékin restent pour l’instant limitées en termes de perturbations des chaînes d’approvisionnement. Pourtant, elles ont parfois dopé les prix hors de Chine, notamment pour le germanium et l'antimoine. Elles permettent aussi à Pékin de sécuriser les approvisionnements de son industrie domestique, pointe le chercheur.

La défense et l'automobile sont ciblées

«Ce contrôle doit interroger du point de vue de l’autonomie stratégique», alerte l’expert, qui note qu’au-delà de la défense, toute l’industrie peut être touchée par ces restrictions. Si l’Europe dispose de raffineries et de producteurs d’alliages d’aluminium (un métal léger que l’on retrouve partout), il n’existe par exemple aucune mine de magnésium en Europe. Le projet le plus avancé, porté par Verde Magnesium en Roumanie, vise à produire dès 2027 ce métal, très utilisé dans divers alliages d’aluminium prisés de l’automobile, les pièces extrudées et les emballages. Fin 2021, un blocage des exportations chinoises avait fait grimper les prix de 2000 à 14000 dollars la tonne. Les cours, qui n'ont pas cessé de baisser après le seuil de 3550 euros la tonne atteint sur le marché de Rotterdam début janvier Ils sont retombés à 2630 euros mi-novembre chiffre le fournisseur de données Argus Media.

Le cas du tungstène, critique dans la défense où il sert notamment dans les blindages et les munitions perforantes, risque davantage d'inquiéter l'ensemble des acteurs industriels à court terme. Le secteur de la Défense ne pèse, selon l’association internationale du tungstène, que 9% du marché total. Mais «les commandes de l’industrie de l’armement ajoutent de la tension sur ce marché déjà tendu», souffle Raphaël Danino-Perraud. Ce métal sert une multitude de secteurs, particulièrement sous forme d’outils coupants en carbure, une forme très dure et résistante à l’abrasion. On le retrouve spécifiquement dans les machines-outils qui produisent les pièces automobiles comme dans les engins miniers qui creusent les roches.

Il sert aussi dans certains alliages très performants, plébiscités par l’aéronautique et le secteur pétrolier… Ainsi que pour le secteur photovoltaïque ou des filaments en tungstène servent à couper les wafers en silicium, note Fastmarket. Le cabinet spécialisé souligne le rôle de cette nouvelle demande, ainsi que les difficultés de production de mines vieillissantes (et soumises à de plus en plus de règles environnementales) en Chine dans la relative hausse du tungstène qui a eu lieu à l'été ! Selon Argus media, une tonne d'APT (le principal intermédiaire du tungstène) s'est négocié autour de 332 la tonne à Rotterdam en octobre 2024, contre 305 euros en début d'année.

Projet de mine de tungstène en Ariège

Une dynamique encore faible, mais qui pourrait faciliter l’émergence de nouveaux projets en Europe, où des mines sont planifiées au Portugal, au Royaume-Uni et en Espagne. En France, la société Neometal a récemment déposé une demande de permis de recherches exclusive pour rouvrir la mine de Salau en Ariège sur laquelle s’était déjà penché (sans succès) la société Apollo Minerals.

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