Ce pourrait être un des grands projets pharmaceutiques industriels à venir en France. Orano Med envisage de construire une usine de plomb-212, un isotope rare qui peut être associé avec des molécules biotechnologiques pour cibler et détruire très précisément des tumeurs et des lésions tumorales. L’investissement serait "de l’ordre de 100 millions d’euros", souffle Julien Dodet, PDG d’Orano Med, pour cette future implantation industrielle baptisée ATEF, pour Advanced Thorium Extraction Facility. Certains détails ne sont pas encore établis, comme le calendrier.
Avec l’ambition de mettre sur le marché les premiers traitements "dans la deuxième moitié de cette décennie", l’usine devrait forcément être construite "avant", souligne Julien Dodet sans préciser davantage. Quant au lieu, plusieurs sites en France sont en balance. Le seul inscrit sur la liste qui soit déjà en activité et déjà dans le giron du groupe Orano est celui de Bessines-sur-Gartempe, en Haute-Vienne, où les extensions de l’unité pilote et de démonstration de plomb-212 ont été officiellement inaugurées le 21 juillet.
Dix fois plus grand que le démonstrateur
La filiale de médecine nucléaire d’Orano a injecté un peu plus de 10 millions d’euros dans l’extension de son unité, le laboratoire Marcel Tubiana (LTM), et dans un nouveau centre attenant de R&D. Au total, une vingtaine de collaborateurs développent et affinent les procédés et les productions. La surface du laboratoire Marcel Tubiana est passée de 400 à 800 m2. Un doublement au sol qui a permis de multiplier par cinq les capacités de production. En termes de capacités, d’effectifs et de montant d’investissement, Julien Dodet estime toutefois que l’usine ATEF nécessiterait des paramètres "dix fois plus grands".

François Guichard Julien Dodet, PDG d'Orano Med, le 21 juillet 2021 lors de l'inauguration des extensions du laboratoire Maurice Tubiana, l'unité pilote et de démonstration pour la production de plomb-212 à Bessines-sur-Gartempe (Crédit: François Guichard)
Radioactivité éphémère
A Bessines-sur-Gartempe, les équipes d’Orano Med traitent du nitrate de thorium. Des étapes de transformation de l’état solide à l’état liquide, puis de purification et d’extraction permettent d’abord d’obtenir du thorium 228, avant d’aboutir au plomb-212. Une des caractéristiques de ce produit, que l’entreprise utilise comme radio-pharmaceutique, est que "la moitié de sa radioactivité disparaît en 11 heures, et totalement au bout d’une semaine", indique Thomas Priem, responsable des installations Orano Med. La seule alternative à cette caractéristique particulièrement contraignante pour une utilisation optimale est d’expédier du thorium 228, encapsulable dans des petites colonnes de tungstène, elles-mêmes transportables dans des dispositifs spécifiques de transport, afin d’en extraire le plomb-212 au dernier moment. C’est d’ailleurs de cette manière qu’Orano Med fournit son implantation de recherche biopharmaceutique implantée près de Dallas, au Texas (Etats-Unis).
Irradier et détruire les tumeurs
La technologie d’alphathérapie ciblée se décompose en deux étapes. La première, pour l’obtention du plomb-212, relève entièrement de la chimie nucléaire. La seconde est une étape purement pharmaceutique consistant à associer l’isotope, en quantité infinitésimale, à une molécule biotechnologique ciblant des tumeurs particulières, via des étapes de formulation avec des excipients pour obtenir un médicament injectable par intraveineuse. L’alphathérapie ciblée permet ainsi d’amener de manière extrêmement précise le médicament à proximité immédiate des tumeurs, de les irradier et les détruire sans dommage pour les cellules saines et les tissus environnants.
Plusieurs programmes de développement figurent dans le pipeline, majoritairement avec des partenaires comme le laboratoire suisse Roche, pour des tumeurs solides, ou la biotech américaine RadioMedix, dans les tumeurs neuro-endocriniennes. Actuellement, ce projet est le seul à être entré en phase de développement clinique, donc testé sur l’homme, avec une phase 1 menée aux Etats-Unis. Orano Med vise toutefois de premiers essais cliniques en Europe à l’horizon 2022-2023.
Stock inépuisable
Côté matière première, l’approvisionnement en plomb-212 ne semble pas être un problème pour Orano Med. Même si seulement quelques milligrammes de cet isotope peuvent être extraits d’un fût de thorium de 350 kilos, la maison-mère Orano dispose d’un gigantesque stock. Julien Dodet le décrit même comme "un stock inépuisable. Nous avons en réserve 22 000 fûts. Ici, à Bessines-sur-Gartempe, nous en utilisons environ 40 par an". Et les fûts utilisés sont remis en réserve, le plomb-212 se reconstituant graduellement au sein du thorium. Cette fantastique réserve, stockée à Cadarache (Bouches-du-Rhône), provient "d’une exploitation française dans les années 1950 à Madagascar, d’où étaient extraits de l’uranium et du thorium", poursuit le dirigeant. Le thorium n’avait jamais été valorisé avant les travaux d’Orano Med, mais il est depuis purifié et stocké. Ce qui en fait désormais une mine précieuse pour l’entreprise, lui offrant pour sa principale matière première, en dépit de sa rareté, une autonomie complète.



