Plusieurs semaines de chantier ont devancé la pose de la première pierre, et les premiers murs de l’usine sont déjà érigés. Sur son site de Bessines-sur-Gartempe, en Haute-Vienne, Orano a symboliquement lancé le 14 novembre le coup d'envoi des travaux. Un investissement de 250 millions d’euros, soutenu par une subvention de 22 millions d’euros dans le cadre du plan Santé 2030. Une somme conséquente pour «une infrastructure qui n’a pas d’équivalent dans le monde», a souligné Claude Imauven, le président du conseil d’administration du groupe spécialiste des matières et combustibles nucléaires.
De son côté, Arnaud Lesegretain, nouveau directeur général d’Orano Med, la filiale de médecine nucléaire, a salué «la concrétisation de 18 années de recherche et d’innovation, et le début d’une aventure industrielle» avec ce «vaisseau amiral» voué à approvisionner en matière première les unités de fabrication des futurs traitements anti-cancéreux d’Orano Med. A la clé, la création de 70 emplois directs lors de la mise en service programmée en 2027.
Cette usine inédite procédera à l’extraction de thorium 228, un isotope précurseur du plomb 212, l’agent actif sur lequel Orano Med base ses traitements innovants d’alphathérapie qui ciblent des cancers. Associé à un vecteur biologique, ce plomb 212 permet d’aller irradier les cellules cancéreuses directement dans l’organisme avec une toxicité moindre que la radiothérapie qui endommage les tissus sains à proximité des tumeurs. Parmi les pionniers et le plus avancé des acteurs de l’alphathérapie, Orano Med dispose d’un premier traitement en développement avancé, l’AlphaMedix, avec une phase III d’essais cliniques prévue pour démarrer dès 2025, et a récemment accueilli Sanofi dans son capital, à hauteur de 300 millions d'euros, pour accélérer ses activités.
Une usine permettant d'alimenter en thorium 228 celles d'Orano Med fabriquant les traitements au plomb 212
Baptisée pour le moment ATEF (Advanced thorium extraction facility, pour usine avancée d’extraction de thorium), cette usine de 7000m2 produira de petits flacons de thorium 228, qui seront expédiés dans les deux unités de formulation d’Orano Med: celle inaugurée cet été près d’Indianapolis aux Etats-Unis et celle en construction à Onnaing près de Valenciennes (Nord). Ces deux unités seront en charge d’obtenir le plomb 212 à partir du thorium 228. L’intérêt de cette chaîne réside dans la «demi-vie» de ces isotopes. Le thorium 228 ne perd la moitié de sa radioactivité qu’en deux ans, tandis que le plomb 212 ne dispose que d’une dizaine d’heures. Un avantage pour limiter les radiations dans l’organisme mais un inconvénient pour le traitement qui doit être très rapidement expédié et injecté, d’où ce schéma industriel avec une grande usine en amont et deux unités à proximité directe de hubs logistiques majeurs en Europe et en Amérique du Nord. D’autres unités de ce type sont déjà envisagées par Orano Med, en fonction du développement de ses traitements pour une meilleure couverture géographique.
Dans 10 ans, l’usine d’extraction de thorium 228 sera capable de fournir de quoi produire 100 000 doses par an. «Le site dispose d’une conception modulaire qui permettra d’augmenter au fur et à mesure le nombre de lignes, mais l’usine sera au départ, en 2027, dimensionnée pour fabriquer environ 50 000 doses en année pleine», précise Julien Dodet, président du conseil de gouvernance d’Orano Med. En attendant, le groupe s’appuie pour les besoins de production des essais cliniques sur son laboratoire Maurice Tubiana, implanté sur le même site à Bessines-sur-Gartempe et qui a entièrement développé le procédé industriel ainsi que l’activité d’Orano Med.
Des ressources jugées illimitées pour alimenter la future usine d'Orano Med
Pour l’alimentation de la future usine, Orano évoque des ressources presque illimitées. Le groupe détient, sur un site du CEA à Cadarache (Bouches-du-Rhône), un stock de 22000 fûts de thorium 232, héritage de ses anciennes activités minières à Madagascar. C’est d’ailleurs avec la volonté de diversifier ses activités et la valorisation de certains isotopes dans ses stocks que le groupe s’est lancé dans la médecine nucléaire. Selon Nicolas Maes, directeur général d’Orano, la quantité de thorium 228 extraite de thorium 232 est extrêmement faible, «comme une goutte d’eau dans une piscine olympique». Et une fois extrait, il se reconstitue naturellement dans le thorium 232 en une dizaine d’années.
Orano Med disposera d'une intégration totale pour la production de ses médicaments d'oncologie
Comme tous les projets d’Orano de plus de 20 millions d’euros, celui de l’usine sera développé dans le cadre d’une démarche d’éco-conception, avec un impact environnemental le plus minime possible. Sans détailler, Julien Dodet assure d’un «procédé qui n’est pas très énergivore, l’énergie requise étant surtout nécessaire pour les procédés de ventilation et de climatisation».
Avec cette usine, et en plus de la recherche et du développement clinique, Orano Med disposera d’une entière intégration industrielle pour la production de ses traitements en cours et à venir d’alphathérapie. La maîtrise de l’ensemble de la chaîne industrielle est considérée comme essentielle pour les radiothérapies vectorisées internes, dont fait partie l’alphathérapie. Pour les acteurs qui n'en contrôlent pas la totalité, «c’est un facteur limitant au développement des traitements», estime Nicolas Maes. En revanche, la commercialisation et la distribution seront gérés par Sanofi, déjà armé en canaux et expertise de distribution pharmaceutique.



