L'Usine Nouvelle. - Global Bioenergies a démarré en mars une première unité commerciale d’isobutène biosourcé à Pomacle-Bazancourt (Marne). Vous visez des capacités de 100 tonnes par an dès la fin de l’année, et non pas mi-2023, comme c’était prévu. Comment expliquez-vous cette accélération?
Marc Delcourt. - Les choses se sont bien passées au cours de la construction. Nous avons pu démarrer dès la fin de la première tranche de construction, et la deuxième tranche se déroule très bien. Cela avance plus vite qu’envisagé. Tout devrait être opérationnel avant la fin de l’année. Nous ne produisons qu’une seule chose : l’isobutène biosourcé, une molécule centrale de la pétrochimie. Cet isobutène adresse différents marchés qui correspondent à différents prix. En cosmétique, la pression sur les coûts est moins importante, parce que les ingrédients ne représentent qu’une fraction du coût du produit fini.
Notre unité démarre ainsi pour le marché du maquillage où un dérivé de l’isobutène, l’isododécane, pour la première fois produit à partir de matières renouvelables, permet de naturaliser le maquillage haute performance, longue tenue et waterproof. Nous avons lancé notre propre gamme de maquillage, que nous avons appelée Last. Son premier objectif est de servir de gamme de démonstration pour appuyer nos efforts de ventes d’ingrédients aux grands acteurs du domaine.
A l’origine, il y avait un démonstrateur à Leuna, en Allemagne. Pourquoi un rapatriement en France?

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9 Avril 2026
Pétrole Brent contrat à terme échéance rapprochée$ USD/baril
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Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
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Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en euros€/baril
Nous avons transféré certains éléments du démonstrateur sur le site de fermentation de la société ARD à Pomacle.
Ce démonstrateur a pu produire au rythme de quelques tonnes d’isobutène par an. Nous avons utilisé ces volumes pour mettre au point la filière qui permet de convertir l’isobutène en isododécane, et avons ensuite développé la gamme Last. Nous avons transféré certains éléments du démonstrateur sur le site de fermentation de la société ARD à Pomacle, et avons construit notre unité en articulant nos éléments aux grands fermenteurs disponibles sur la plateforme, ce qui nous permet de viser une production de 100 tonnes par an dès 2023. Nous n’avons plus d’activité à Leuna en Allemagne.
Vous produisez l’isobutène à partir de sucre de betterave. Mais vous sous-traitez ensuite la conversion en isododécane par des façonniers, pour utilisation en cosmétiques. Vous parlez aussi de sous-traitance en amont. Pouvez-vous détailler votre schéma industriel?
Dans la version initiale de notre procédé, des bactéries reprogrammées par nos soins convertissent directement les sucres en isobutène. Il y a de nombreux avantages associés à cette voie directe, mais aussi un inconvénient : l’isobutène est un gaz inflammable et nécessite donc une unité entièrement Atex [à risque d’explosion, ndlr], donc des fermenteurs très particuliers que nous devons construire nous-mêmes. Construire une grande unité nécessitait des fonds importants. Pour accélérer la mise à l’échelle sans avoir à payer une grande usine de toutes pièces, nous avons divisé le procédé en deux étapes.
Dans un premier fermenteur, standard et de grande taille, nous convertissons les sucres en un précurseur de l’isobutène. Cette première étape peut s’effectuer chez des sous-traitants, comme ARD. Ensuite, nous le convertissons en isobutène dans nos propres fermenteurs, plus petits et permettant une productivité très élevée pour la réalisation de la deuxième étape. Sous-traiter la partie amont permet de faire de gros volumes de précurseurs. Nous n’avons pas besoin ensuite d’installations gigantesques pour produire notre isobutène.
Et en aval?
Nous utilisons une filière 100% française, qui s’appuie sur trois acteurs.
Nous utilisons une filière 100% française, qui s’appuie sur trois acteurs. Le premier combine des molécules d’isobutène trois par trois, le deuxième purifie, et le troisième désodorise. Les trois entreprises sont localisées dans la même région, autour de Lyon (Rhône), formant une filière ramassée s’étendant sur de petites distances.
Quel est votre plan de développement?
L’horizon 1, c’était cette marque de cosmétiques, Last. L’horizon 2 c’est de vendre de l’isododécane, la molécule clé de la naturalité dans le maquillage, aux grands acteurs du domaine, pour qu’ils puissent eux aussi convertir leurs gammes à la naturalité. L’horizon 3 consiste à passer à une usine d’une capacité de 1 000 tonnes par an et à baisser les coûts pour élargir l’utilisation de notre isododécane en dermo-cosmétique et dans les soins capillaires. L’horizon 4, ce sont les biocarburants, toujours à partir de cette même molécule d’isobutène. Ce grand écart entre les cosmétiques et l’aviation peut paraître surprenant, mais il est rationnel. Il s’agit de différentes applications d’une solution pour mettre du renouvelable dans les circuits existants.
La question des coûts sera centrale dans ce développement?
Oui. L’isododécane est, depuis 50 ans, la base de tout le maquillage de haute performance. Nous amenons la naturalisation complète de tout ce segment, où les prix sont très élevés et qui peut absorber des ingrédients chers. L’isododécane a aussi une grande place dans les produits solaires, en dermo-cosmétique, et dans les soins et huiles capillaires où la substitution des silicones est un grand sujet. Or, l’isododécane est le substitut le plus évident. Mais dans ces segments, le prix doit être moins élevé. Cela demandera une unité bien plus grande pour dégager les économies d’échelle. Notre horizon 3, c’est donc une unité de 1 000 tonnes par an, à l’horizon 2024-2025.
Aurez-vous le même schéma avec une sous-traitance en amont et en aval, et où construiriez-vous ce site, et pour quel investissement?
Nous travaillons sur un projet d’usine, quelque part en Europe, où tout sera intégré sur le même site. En termes d’investissement, c'est un projet de 25 à 50 millions d’euros.
Et quel est le plan de marche pour les carburants aéronautiques?
Dans les biocarburants, nous avons une procédure en cours pour obtenir une certification aéronautique auprès de l’ASTM.
L’an dernier, nous avons effectué un premier vol sur un petit avion utilisant un carburant 100% biosourcé grâce à de l’iso-octane dérivé de notre isobutène. Dans les biocarburants, nous avons une procédure en cours pour obtenir une certification aéronautique auprès de l’ASTM. Les biocarburants sont en train de prendre une vigueur incroyable. Le réchauffement climatique est maintenant une réalité, et les gouvernements comme les citoyens ont pris la mesure du problème.
Il faut trouver des solutions sans tarder, et notre procédé représente une innovation unique dans le domaine. Il y a également une dimension stratégique pour les Etats européens, de pouvoir fabriquer des carburants sur leur sol. Nous visons une exploitation à un horizon de cinq ans. La technologie doit s’améliorer encore pour atteindre des coûts compatibles avec l’exploitation à grande échelle, c’est-à-dire un maximum de 5 euros du kilo.
Quelles sont les principales différences d’exigences entre les cosmétiques et les biocarburants aéronautiques?
Les deux certifications n’ont aucun rapport, car les impuretés supportées sur la peau et dans un moteur d’avion ne sont pas du tout les mêmes. Par exemple, il n'y a pas de problème à avoir de l’eau sur la peau, mais dans un réservoir d’avion, l’eau se transformerait en glace, et pourrait boucher les pompes ! Il y a également la question du prix. Aujourd’hui, la capitale mondiale des biocarburants aéronautiques, c’est Paris, de très loin, avec depuis le 1er janvier 2022 l’obligation de 1% de biocarburant incorporé dans tous les vols depuis la France, contre 0,5% en Norvège et 0,8% en Suède, qui étaient les pionniers.
Incorporer des biocarburants aura un coût pour le passager. Des économies d’échelle doivent être réalisées en construisant des usines avec des capacités en dizaines de milliers de tonnes.
C’est un signal très fort. A l'heure actuelle, ces biocarburants reposent sur une base d’huile de friture usagée. La génération suivante, ce sera sur une base fermentation. Plusieurs technologies se comparent actuellement, la plupart basée sur l’éthanol. La nôtre est basée sur l’isobutène. Tous les biocarburants aériens sont au moins trois fois plus coûteux que leurs équivalents base pétrole. Incorporer des biocarburants aura un coût pour le passager. Notre objectif est de réduire nos coûts, et pour ce faire, des économies d’échelle doivent être réalisées en construisant des usines avec des capacités en dizaines de milliers de tonnes.
A quelle échéance ces usines pourraient-elles arriver?
2026, au plus tôt.
Comment se passe l’exploitation de votre gamme en propre, Last, lancée en 2021, et la fourniture à d’autres clients de la cosmétique?
Au départ, Last était une gamme de démonstration, pour prouver que le maquillage haute performance biosourcé est possible. Or, la gamme se vend bien pour une marque naissante. Il est peut-être possible d’en faire une véritable réussite commerciale. Sur le sujet des ingrédients cosmétiques, notre présentation de l’isododécane biosourcé au salon In-Cosmetics à Paris a rencontré une très forte effervescence. Elle a suscité énormément de curiosité. Nous avons été dépassés par l’afflux de visiteurs, ce qui témoigne d’un grand intérêt de la part des marques, des façonniers et des distributeurs d’ingrédients. L’objectif est maintenant de transformer cet intérêt en commandes.



