L'Usine Nouvelle : Avec «Transition», vous avez présenté un programme de verdissement des pratiques de votre amont agricole parmi les plus poussés en France, avec pour objectif d'engager 1000 de vos 10000 coopérateurs d'ici 2030. Pourquoi avoir posé ce jalon-là ?
Valerie Frapier, directrice RSE de Vivescia : Nous avions une demande. Contrairement à d’autres groupes coopératifs, dont le modèle économique est tourné sur l’export de céréales, 85% des grains de Vivescia sont valorisés au sein de filières : nous sommes intégrés au tissu industriel et donc proches de nos clients qui vont nous exprimer leurs enjeux sur le carbone.
Nous changeons de paradigme : Vivescia n’est plus seulement une entreprise de commodités, mais une entreprise qui vend des grains et des services environnementaux, des données. Un certain nombre de nos clients, Tereos, Roquette… ont des réflexions stratégiques qui permettent de dépasser les liens commerciaux classiques. Il y a un alignement lié aux trajectoires climats à 2030. Notre programme arrive au bon moment.
Quel est le surcoût lié à ce programme ?
Christoph Büren, président de Vivescia : Ce programme renchéri les tonnes de 10% par rapport au marché classique. Deux remarques à ce propos : 10% par rapport à ce que nous avons pu observer pendant la crise ukrainienne, ce n’est rien. Le marché peut l’accepter. L’autre point, c’est que sur certains produits finis, le prix de la matière première agricole dans le produit final est faible : si vous prenez une baguette, nous parlons de 5 centimes de blé. Il faut rester modéré car ce n’est pas le cas de tous les produits évidemment. Mais les résultats économiques des exploitations ne permettront pas de réussir la décarbonation et ses surcoûts sans qu’il y ait un investissement par le consommateur final. Sinon, on ne bougera pas.
«Nous fixons un cadre et nous livrons des données : nous sortons de la logique de cahier des charges.»
— Valérie Frapier, directrice RSE de Vivescia
Une des spécificités, justement, est qu'il concerne l’ensemble de la rotation des agriculteurs coopérateurs engagés, avec une kyrielle d’industriels associés puisque 90% du programme est financé par vos clients…
Christoph Büren : Le fondement de notre réflexion, c’est que lorsqu’un agriculteur décide de faire des efforts sur le carbone, il le fait sur l’ensemble de son exploitation. C’est plus efficace et plus résilient. Cela permet aussi d’éviter de se demander à quelle culture attribuer les gains carbone. Voilà pourquoi nous sommes capables d’apporter des sommes comprises 100 et 150€ l’hectare.
Valérie Frapier : C’est un investissement significatif pour le client. D’autant que le socle agronomique que nous avons posé leur dit, en gros, faites confiance aux agriculteurs. Nous fixons un cadre et nous livrons des données : nous sortons de la logique de cahier des charges.
Vivescia, les chiffres clefs
- 4,6 milliards d’euros de chiffres d’affaires réalisé pour moitié en France
- 55 sites industriels dans le monde
- Numéro 1 de la meunerie en France, avec une marque comme Francine. Présent aussi du côté de la boulangerie avec Délifrance
- Acteur de premier plan de la bière, avec une bière sur dix dans le monde réalisée à partir des malts de Vivescia
Et dans les champs à quoi va servir cet argent ?
Christophe Büren : Nos agriculteurs ont une obligation de résultat – avec 5% de réduction minimum des émissions en trois ans. Ce n’est pas un cahier des charges, car nous leur mettons à disposition un socle agronomique : à eux de faire leurs choix, de décider des solutions pour lesquelles ils optent en fonction de leur maturité, à nous de les accompagner avec des techniciens. 100 à 150€ c’est le montant minimum pour couvrir les efforts des agriculteurs.
Ce n’est pas du net : ils ont des charges. Ils vont travailler différemment, introduire des légumineuses dans leurs rotations, déployer des couverts végétaux... Plus il y a de risque, plus on rémunère. Le calibrage est calculé au plus juste pour que l'agriculteur ait un peu de création de valeur. Dans le premium que les clients versent est aussi intégré le coût du soutien technique et de la gestion des données.
Pour ce qui est du coût de transition pour une reconfiguration des systèmes vers quelque chose qu'on peut qualifier d'agroécologique, certains acteurs évoquent des sommes allant de 250 à 400€ à l’hectare. Où vous situez-vous dans la trajectoire de décarbonation avec ces 100 à 150€ ?
CB : Le but avec le programme est d’avoir 20% de réduction des émissions en 2030, sans intégrer les gains liés à la séquestration de carbone. Il ne faut pas oublier que dans les différentes stratégies de réduction des émissions, au niveau français ou européen, on ne demande pas à l’agriculture de faire 100% mais plutôt 40 à 50% de réduction des émissions.
«L'objectif c'est pas de le rendre dépendant ou pas, c'est de rendre l’agriculteur bien implanté dans le système»
— Christoph Büren, président de Vivescia
Le nerf de la guerre, c'est l'évolution de la fertilisation. À quoi va ressembler, d'ici à quelques années, la fertilisation dans les exploitations qui seront plus qu'engagées dans le programme de transition ?
CB : La réponse est compliquée, il n’y a pas une solution – sinon tout le monde l’aurait déjà fait. Mettre moins d’azote c’est faire baisser les rendements, donc au final, on ne gagne rien : je ne veux citer aucun exemple pour ne pas créer de polémiques, mais quand on compare différents systèmes de production, du point de vue des gaz à effet de serre, il vaut mieux avoir le système le plus optimisé possible. Nous développons les analyses de sol, ou encore le recours à des images satellitaires afin de connaitre au mieux le besoin des plantes. Il faut aussi aller vers des solutions innovantes, avec des engrais qui émettent moins de protoxyde d’azote, ou des engrais, qui n’existent aujourd’hui qu’en petite quantité sur les marchés, fabriqués avec de l’énergie verte.
Il y a l’idée aussi que la reconfiguration des systèmes pourrait permettre aux agriculteurs de regagner en indépendance, eux qui sont souvent captifs aujourd’hui d’un système à l’amont (semences, engrais…) et à l’aval. Qu’en est-il ?
CB : Cette idée est selon moi une vue de l'esprit, l'objectif, c'est de rendre l’agriculteur bien implanté dans le système, rentable d'un point de vue économique, mais également d'un point de vue environnemental. Qu'il soit dépendant ou pas, pardonnez-moi, mais on s'en fiche un peu. Ce qui est important, c'est qu'il ait pu avoir des engrais qui lui permettent de décarboner, des semences innovantes qui lui permettent de décarboner, des pratiques agricoles adéquates.
Pour vous qui opérez sur différents marchés, comment ce sujet de transition écologique est perçu au-delà des frontières françaises et européennes ?
CB : L’Europe est en avance. Quand nous écoutons nos clients, qui comme nous sont certifiés SBTi, on voit que dans un premier temps cette décarbonation va se faire dans les pays occidentaux, donc en Europe et éventuellement aux États-Unis.



