Entretien

"Nous avons dix ans pour inverser la tendance du climat". Les ambitions de Jean-Paul Agon, PDG de L'Oréal

Le PDG de L’Oréal, Jean-Paul Agon, se félicite de la transformation énergétique du leader mondial des cosmétiques, mais entend aller encore plus loin. Entretien exclusif avec L'Usine Nouvelle.

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Jean-Paul Agon PDG L'Oréal
Jean-Paul Agon, PDG de L’Oréal, a lancé en 2013 un vaste plan de transition énergétique.

L'Usine Nouvelle. - En 2013, L’Oréal a été l’un des premiers grands groupes à lancer un vaste plan de transition énergétique. Quel a été l’élément déclencheur ?

Jean-Paul Agon .- J’ai ressenti en revenant des États-Unis, en 2005, et surtout après la crise de 2008, que le monde changeait fondamentalement dans plusieurs domaines. Le premier étant le développement durable. Face à cet enjeu majeur, L’Oréal, en tant que leader mondial de la beauté, se devait d’être exemplaire dans la contribution à protéger la planète. L’industrie cosmétique n’est pas source majeure d’impact carbone, c’est même mineur, mais soit on se disait, nous n’avons que très peu d’impact, ce n’est pas la peine de s’en occuper, soit, au contraire, puisque c’est faible, soyons exemplaires.

Mon choix stratégique a été de recruter quelqu’un dans le domaine de l’environnement qui serait un activiste interne, porterait la cause, orchestrerait la révolution. C’est exactement ce qui s’est passé avec Alexandra Palt, pour mener le programme Sharing beauty with all en 2013. Elle a réussi à mener toute cette transformation majeure. L’Oréal a depuis été la seule entreprise au monde reconnue par le CDP [Carbon disclosure project, ndlr] quatre ans de suite avec un triple A.

Vous avez dressé un bilan cette année. La plupart de vos indicateurs ont atteint, voire dépassé, les objectifs. Qu’est-ce qui est le plus satisfaisant ?

Ce dont je suis le plus fier, c’est que l’ensemble de ces performances indique un changement complet de paradigme. Sept ans après, il est évident pour tous les collaborateurs que l’exemplarité et la performance environnementales sont aussi importantes que la croissance. Pour tous nos nouveaux produits, ce critère environnemental et sociétal est devenu un enjeu aussi important que le critère économique. Chaque nouveau produit doit avoir un profil environnemental et sociétal amélioré par rapport au précédent. C’est un véritable changement de paradigme qui est unanimement pris en charge et accepté sur toute la chaîne, de la formulation à la recherche, du packaging à la production.

Qu’est-ce qui a été le plus complexe ?

Cela a changé notre logique de création. Chaque année, nous commercialisons plus de 7 milliards de produits dans le monde et en lançons des milliers de nouveaux, qui génèrent environ 15 % de notre chiffre d’affaires. Quand nous avons lancé le programme, nous avons mis au point notre outil Spot pour mesurer l’impact environnemental et social de tous nos produits. Nous avons demandé à tous les collaborateurs que chaque nouveau produit soit amélioré. Au début cela a été difficile, mais l’an dernier près de 90 % d’entre eux présentaient un impact amélioré.

Sentez-vous l’attente de la société ?

Il y a d’abord eu une formidable réponse en interne malgré un surcroît de challenge, de difficulté, pour tout le monde. Or non seulement les collaborateurs ont adhéré à la démarche, mais ils en sont extrêmement heureux et fiers. Il n’y avait aucun objet commercial dans ce projet. Quelque 80 % des consommateurs qui achètent nos produits ne savent pas que c’est L’Oréal. Ils achètent Garnier, Lancôme, La Roche-Posay... Maintenant, chaque marque communique sur notre performance environnementale. L’Oréal s’est toujours adapté à la demande des consommateurs. Cette démarche vise aussi à répondre à leurs attentes et à celles de la société.

Vous avez 14 usines neutres en carbone dans le monde. Combien en reste-t-il à adapter d’ici à 2025 pour atteindre votre objectif de 100 % ?

Il en reste 25. Nous sommes très confiants, elles sont toutes performantes. Il y a eu des progrès spectaculaires. Mais la neutralité carbone concerne l’ensemble de nos sites, donc aussi les centrales de distribution, les sièges, les laboratoires. Tous seront neutres d’ici à 2025.

Vous voulez aussi de réduire de 50 % votre scope 3, les émissions induites par vos produits et leur utilisation. Est-ce réaliste ?

Il ne s’agit pas de savoir si c’est réaliste, c’est indispensable. Churchill disait : « Where there is a will, there is a way. » Finalement, les scopes 1 et 2, nos émissions directes, sont « relativement faciles » à diminuer. Mais il faut aller très au-delà. Le véritable enjeu, c’est le scope 3, qui représente plus de 90 % des émissions. En 2013, nous n’étions pas sûrs de pouvoir réaliser ces objectifs 2020. Réduire de 60 % l’impact carbone et d’autant notre consommation d’eau, plus aucun déchet en décharge, semblait irréaliste. Mais quand on veut vraiment, on trouve les moyens, et là, c’est indispensable. Pour y parvenir, nous allons concevoir nos produits différemment, éduquer nos consommateurs pour qu’ils utilisent moins d’énergie, travailler avec nos fournisseurs.

Vous dites que la transition écologique est une condition sine qua non de la compétitivité de l’industrie cosmétique. Pourquoi ?

Nous avons dix ans devant nous pour inverser la tendance du climat. C’est maintenant, il faut donner des inflexions majeures. C’est une condition majeure de l’existence durable de notre industrie. Et notre responsabilité de leader est de montrer l’exemple, d’avoir un effet d’entraînement sur nos collaborateurs, nos fournisseurs, nos partenaires et nos concurrents. Ce n’est pas un domaine de concurrence, ce doit être un effort collectif.

L’Oréal a été l’un des initiateurs du Spice Tool, une méthode désormais à disposition de tous les industriels de la cosmétique afin d’optimiser l’éco-conception des emballages…

On ne progresse que dans ce que l’on mesure. Il faut aider toutes les entreprises à mesurer l’impact environnemental des emballages. Il n’y a aucune raison de ne pas partager cet outil de mesure. La durabilité est de l’ordre du collectif.

En quoi la crise actuelle agit-elle comme un accélérateur des transformations écologique et numérique ?

Dans le développement durable, la crise révèle la fragilité du monde. C’est une crise sanitaire systémique, dévastatrice au point de vue économique et sur la façon dont nous vivons. Elle donne une vision incroyablement claire de ce que pourrait être une crise climatique. Donc oui, c’est un accélérateur. Pour le digital, c’est différent. Ayant interrompu de manière très large et forte les contacts directs entre les gens, les voyages, la crise a accéléré de manière extraordinaire l’interaction digitale et numérique. C’est colossal, l’essor de l’e-commerce a été spectaculaire. Au premier semestre, il a atteint 25 % de notre chiffre d’affaires alors que nous étions à quelques pourcents en 2015. Les entreprises les plus en avance en matière de digital sont celles qui ont réussi à traverser la crise le plus facilement et en sortent renforcées.

Que pensez-vous de la mobilisation des jeunes sur l’environnement ? Sont-ils de bons aiguillons ?

J’ai trois enfants, qui sont maintenant trentenaires. En 2013, les performances économiques de L’Oréal leur étaient égales. Mais quand je leur parlais de réduire l’impact, de contribuer à protéger la planète, ils étaient vraiment intéressés, motivés et fiers. Sept ans plus tard, c’est dix fois plus fort. Ma génération a laissé à ses enfants un monde incertain sur le plan climatique. C’est elle aussi qui doit donner les inflexions nécessaires pour que le monde de demain soit vivable. Il faut une perspective positive. Le réchauffement climatique est une catastrophe annoncée, mais une inflexion est possible. Je veux que L’Oréal soit exemplaire pour une inflexion brutale, forte, pour inverser la tendance. La meilleure façon de populariser une idée c’est de l’incarner. Nous allons continuer, et accélérer.

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