Depuis le 16 mars au matin, le chantier de Notre-Dame s'est vidé de ses équipes. En raison des mesures sanitaires dues au Covid-19, la cathédrale, théâtre jusqu'alors quotidien d'un incessant ballet d'ouvriers qui œuvraient à sa reconstruction depuis un an, ressemble à un immense chantier fantôme.
Didier Cuiset, dont l'entreprise Europe Echafaudage était sur le point de terminer la pose de l’échafaudage devant servir pour les travaux de rénovation de la flèche avant la catastrophe, s'occupe désormais de démonter la structure métallique qui pèse de ses 250 tonnes sur les voûtes de la cathédrale. Un an après l'incendie, le dirigeant fait le point avec L'Usine Nouvelle sur ce chantier colossal, en revenant sur ce qui a pu être réalisé et surtout, sur ce qu'il reste à accomplir.
L'Usine Nouvelle. - Quand avez-vous appris que le chantier allait être arrêté ?
Didier Cuiset. - Le matin du lundi 16 mars, avant les annonces du président. Le général Georgelin(président de l'établissement public en charge de la reconstruction de Notre-Dame, ndlr) est venu directement parler aux gars sur le chantier de la cathédrale, il nous a dit qu'on arrêtait le chantier pour nous protéger, c'était un beau discours.
Ou en étiez-vous avant l'arrêt du chantier ?
On avait fini tout le renforcement de l'échafaudage incendié. Trois séries de poutres viennent cercler l'ensemble. Le premier cerclage a été posé au niveau des consoles en décembre. Ce sont des poutres de 28 mètres de long qui doivent empêcher que l'échafaudage ne s'écarte ou ne se referme sur lui-même, car la structure est attirée vers le creux qu'a créé la flèche en s'effondrant. Une autre série a été posée au milieu en janvier, et une tout en haut en février. Ensuite, nous avons monté deux échafaudages supplémentaires de 30 tonnes de chaque côté de celui d'origine.
Ces nouvelles structures reposent sur un plancher que nous avons construit à 40 mètres de haut. Le plancher est au niveau des pignons nord et sud, il s'appuie sur les murs de la cathédrale juste au-dessus des voûtes abîmées par l'incendie. Cette nouvelle construction dépasse l'échafaudage existant de 4 mètres, et servira d'assise à des poutres, auxquelles des cordistes s'accrocheront pour descendre en rappel et découper les parties incendiées de premier échafaudage. Nous leur dirons exactement où couper. Ces poutres seront ainsi complètement isolées de l'échafaudage incendié et reposeront sur un échafaudage indépendant pour plus de sécurité.

(Des poutres de ceinturage viennent renforcer l'échafaudage incendié sur trois niveaux. Crédit photos: Didier Cuiset)

Des poutres de 25 mètres (en vert) sont installées sur de nouveaux échafaudages posés de part et d'autre de la première structure. Elles serviront aux cordistes pour descendre et découper les parties incendiées.)
Didier Cuiset (Une poutre de ceinturage installée à la grue à Notre-Dame)
Nous avions également installé un échafaudage parapluie coulissant sur le chœur et on allait en monter un similaire au-dessus de la nef une semaine plus tard. Pour l'instant la cathédrale a été bâchée précipitamment après l'incendie avec des poutres en bois. A chaque fois que les équipes veulent nettoyer les voûtes, elles sont obligées de tout enlever. On a remis un échafaudage au-dessus, coulissant et posé sur des rails. Si elles débâchent une portion de la cathédrale, notre échafaudage coulissant vient se positionner au-dessus et protège la cathédrale au fur et à mesure de l'avancée des travaux.
Didier Cuiset (Echafaudage parapluie au-dessus du chœur de la cathédrale)
Les murs de la cathédrale étaient assez solides pour soutenir un plancher et un échafaudage ?
Oui, ils ont été frettés (renforcés, ndlr) juste après l'incendie. De part et d'autre, des poutres en bois les retiennent. Le plancher sert aussi de base pour poser des renforcements qui sécurisent les pignons. On peut ainsi marcher partout sur la cathédrale au-dessus des voûtes. Sous ce plancher, on a installé des rails pour que les cordistes aient accès aux voûtes pour les nettoyer.
Quelle était l'étape suivante ?
On était en train d'enlever le premier niveau de l'échafaudage incendié (le niveau le plus haut, ndlr), il nous restait une demi-journée de travail. Chaque niveau fait deux mètres de haut et il y en a sept à retirer.
Pour bien comprendre ce qu'il restait à faire, il faut imaginer un carré. Il correspond à l'ancien échafaudage que vous voyez de l'extérieur. A l'intérieur de ce carré, vous trouvez la partie incendiée. C'était celle qui entourait la flèche. En brûlant et en s'effondrant, la flèche a fait fondre et se souder entre eux les tubes de l'échafaudage et a créé un trou qui déséquilibre ce dernier. C'est sur cette partie que des opérations en voltige seront nécessaires. Une des prochaines étapes consistait donc à poser des poutres de 30 mètres de long devant servir à l'appui des cordistes.
Le travail des cordistes représente sur la dépose totale de l'échafaudage environ 20% et se concentrera sur cette "grappe" qui pend. Tout le reste se fera à la nacelle par notre entreprise, avec une grue à tour de 80 mètres louée à l'entreprise Joly, à laquelle sera accrochée des palonniers (pièce métallique suspendue à une grue et composée de plusieurs crochets, ndlr) qui vont servir à "déboiter" chaque portion d'échafaudage. Ce ne sera pas fait à la main car on ne veut prendre aucun risque. Même si ce sont des sections de l'échafaudage qui n'ont pas été atteintes par l'incendie, l'ensemble reste instable par endroit.
Didier Cuiset (Partie de l'échafaudage incendié où la flèche s'est effondrée.)
Quand est-ce que la dépose de l'échafaudage sera terminée d'après vous ?
Aucune idée. On ne sait pas quand le chantier pourra reprendre. On devait avoir terminé pour fin juin sans imprévu parce qu'attention, il faut être très prudent au moment de la découpe, on ne va pas y aller comme des fous.
Didier Cuiset Une fois l'échafaudage démonté, on pouvait alors penser à la reconstruction ?
Oula non. Il y avait encore beaucoup de travail avant qu'on pense à la reconstruction. Il fallait que l'on protège les voûtes pour les mettre hors d'eau car la cathédrale est toujours exposée. On devait aussi échafauder l'orgue à l'intérieur pour qu'il soit démonté et nettoyé, ce qui n'a jamais été fait. On était également en train de réfléchir à comment enlever les poutres en bois de la charpente détruite qui pendent sous les voutes et risquent de s'effondrer dans la cathédrale. Pour y accéder, il fallait qu'on démonte un bout d'échafaudage, ensuite soit on les retirait à la grue, soit on les accrochait avec une corde pour les fixer sur place. Quand l'intérieur sera sécurisé, on remontera un échafaudage dans la cathédrale pour nettoyer les voûtes.
Une fois les voûtes de la nef et du chœur purgées, ce sera aux architectes d'intervenir. Il faut qu'ils fassent un bilan de la structure, regardent si les voûtes tiennent, si elles sont saines. C'est une étape très importante, elle va permettre de coordonner le reste du chantier et de savoir si on peut intervenir à l'intérieur de la cathédrale. Au niveau du transept, c'est plus compliqué, il ne faut pas qu'on s'en approche pour le moment. C'est à cet endroit que la flèche a creusé un trou en s'effondrant. Il faut savoir qu'on est toujours en urgence impérieuse jusqu'à la fin de l'année concernant Notre-Dame. Tant qu'il n'y a pas le feu vert des autorités, il n'y aura pas de reconstruction.
Concernant le chantier, de quoi vous occupez-vous durant le confinement ?
Chaque entreprise a des équipes en astreinte qui tournent si jamais il se passe quelque chose. Je suis relié en direct à l'édifice, avec des capteurs installés par l'entreprise Osmos. Dès qu'il se passe quelque chose, je suis averti en direct par mail et sur mon portable.
Vous avez peur qu'il se passe quelque chose ? L'état de la cathédrale est toujours instable ?
Ça dépend de la météo. Elle peut réagir un peu avec la chaleur mais c'est minime, de l'ordre du millimètre. Si ça commence à bouger d'un centimètre, alors là je suis averti et ça devient plus embêtant. L'échafaudage ne bouge plus depuis qu'on l'a renforcé. On a eu très peur au moment de la tempête qui a frappé Paris (le 27 février 2020, provoquant la mort d'un homme après une chute d'arbre, ndlr). L'anémomètre, qui enregistre la force du vent, nous a avertis de rafales à 125 km/h. Mais l'échafaudage n'a pas bougé d'un millimètre. Nous avions fini les opérations de renforcement en posant la troisième poutre la semaine précédente, heureusement. Des périodes de peur, on en a eu. Avant Noël on avait seulement mis la première poutre de ceinturage, c'était encore fragile. On avait des alertes en permanence parce qu'il y avait tout le temps du vent. Ce n'est pas vivable tout ça. Je dormirai tranquille quand on aura démonté l'échafaudage.
Propos recueillis par Hubert Mary



