L'Usine Nouvelle - Sommes-nous sortis de la crise énergétique ?
Xavier Piechaczyk - L’hiver à venir se présente beaucoup mieux que l’hiver précédent, mais il n’est pas sans risque notamment en cas d’hiver rigoureux. Le parc nucléaire sera plus disponible, même s’il ne sera pas encore à son niveau optimal. Les stocks hydrauliques sont à un stade plus élevé que l’an passé. Et les Français ont continué à être sobres.
De nouvelles capacités d’énergie renouvelable ont aussi été ajoutées. L’hiver prochain, deux nouveaux parcs éoliens en mer, Fécamp (Seine-Maritime) et Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor), seront mis en service. Nous allons néanmoins maintenir le dispositif Ecowatt en y ajoutant une nouvelle fonctionnalité. Elle indiquera aux Français, quelques jours avant, à quel moment de la journée placer ses consommations, si l’on peut, de manière que l’électricité consommée soit 100 % décarbonée et française. Tout en précisant que l’électricité française est déjà fortement décarbonée.
Mais quid des hivers suivants ? Vous annoncez que nous consommerons jusqu’à 100 TWh/an de plus d’ici à 2035 ?

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3 Avril 2026
Gazole France HTT€/litre
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Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en euros€/baril
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Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en dollars$ USD/baril
RTE ne fait pas de prédictions, mais des prévisions. Si la France veut se décarboner rapidement pour tenir les objectifs du Fit for 55 (soit moins 55 % d’émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 par rapport à 1990), il faut qu’on accélère notre sortie des fossiles. Aujourd’hui, nous n’avons fait que la moitié du chemin. Le principal levier pour accélérer cette décarbonation, c’est de basculer des usages du pétrole et du gaz fossile vers l’électricité le plus vite possible. La France devrait alors consommer entre 580 et 640 TWh en 2035, contre 450 et 460 TWh par an actuellement. Cela représente une importante augmentation, avec une accélération sur la première période jusqu’à 2030. A contrario, si la France s’avère trop lente dans la bascule de ses usages, on consommera moins.
Y a-t-il un mur de production d’électricité ?
Non, il n’y a pas de mur. En France, le parc nucléaire couvre 63 % de notre consommation, sauf événements exceptionnels comme la corrosion sous contrainte, tout en étant largement exportateur. D’ici à 2030-2035, il faut agir sur la disponibilité du parc nucléaire actuel et sur les énergies renouvelables. Dans nos hypothèses, nous avons stabilisé la capacité du parc nucléaire français à 360 TWh de production par an en 2035. Si ce parc actuel revient à une disponibilité de 400 TWh, comme auparavant, cela nous redonnera quand même beaucoup d’air.
Mais il faudra ajouter de nouvelles capacités. D’ici à 2035, ça ne peut pas être des EPR, à part Flamanville 3. Il faut nécessairement plus d’énergies renouvelables, entre 250 et 300 TWh contre 120 TWh aujourd’hui. Or, il y a peu de perspectives de croissance sur l’hydroélectricité. La croissance doit donc se faire sur le photovoltaïque et sur l’éolien, essentiellement maritime, mais aussi terrestre. Tout cela représente un défi !
Pourra-t-on vraiment réindustrialiser la France et ouvrir des gigagfactories en série avec le mix énergétique actuel ?
Nos trajectoires de consommation intègrent déjà cette très forte réindustrialisation. Cet intervalle de consommation en 2035, entre 580 et 640 TWh, c'est un monde qui s'est à la fois beaucoup électrifié et c'est une France qui s'est beaucoup réindustrialisée, pendant qu'elle a converti son industrie qui subsistait à l'électricité. C'est un monde dans lequel on a cumulé l'ensemble des succès.
Sauf qu'aujourd'hui, on est toujours à 10% du PIB de l'industrie. On ne s'est pas réindustrialisé…
On ne s'est pas encore réindustrialisé. Mais il y a de quoi être plutôt optimiste quand on voit les projets d'investissement à Dunkerque, à Fos, au Havre, à Sarreguemines, etc. Après, les nouveaux industriels qui viennent ne vont pas construire leur usine du jour au lendemain. Notre travail est d'anticiper leur future consommation.
Les industriels demandent 16 GW de nouveaux raccordements. Pouvez-vous les satisfaire ?
Depuis quelques années, on a vu venir des projets de décarbonation et d’investissement dans les grandes zones industrielles françaises. C’est la raison pour laquelle à Dunkerque, Fos-sur-Mer, la vallée de la chimie au sud de Lyon et dans la vallée de la Seine, nous avons décidé de construire du réseau par anticipation. Nous construisons de nouveaux postes et de nouvelles lignes de 400 000 volts. À la fois pour être sûr d’être à l’heure en vue de la décarbonation des industriels qui sont déjà là, et pour attirer des nouveaux investisseurs français ou étrangers. L’objectif est d’offrir des sites quasi «plug and play». On s’est engagé auprès des industriels à être à l’heure pour leur installation. Aujourd’hui, il n’y a pas de raison de dire qu’on est en retard, ni à Dunkerque ni à Fos ni au Havre ni à Lyon.
Avez-vous les moyens d’adapter le réseau ?
On devrait flirter avec les deux milliards d'investissements cette année et dépasser 3 milliards par an avant 2030 d'investissement. Côté moyens humains, nous avons créé presque 400 nouveaux emplois cette année, essentiellement dans le métier de l'ingénierie et du projet. Tout ça est financé par l'entreprise dont le chiffre d'affaires est couvert par la taxe sur l’accès au réseau, le TURPE, qui représenter environ 10% de la facture d’électricité des Français. Les discussions pour le réviser vont être lancées à la fin de l’année avec la Commission de régulation de l’énergie pour les années 2025, 26, 27 et 28.
Pour maintenir l’effort de sobriété et réussir la décarbonation, faut-il un signal lié au prix et que l’on accepte de payer collectivement plus cher l’électricité ?
Je ne suis pas tellement d’accord avec cette approche. Ce que nous avons montré dans Futurs énergétiques 2050, c’est que si l’on faisait du nouveau nucléaire dans les gabarits de coûts qu’on a posés comme hypothèse, de l’ordre de 52 milliards (en euros 2020) pour six tranches d’EPR, il n’y a aucune raison que le coût du mégawattheure produit sur le territoire français explose, même s’il y a de gros investissements à faire.
Aujourd’hui, il n’y a pas de raison de dire qu’on est en retard, ni à Dunkerque, ni à Fos, ni au Havre ni à Lyon
— Xavier Piechaczyk
Après, il faut faire une différence entre les coûts et les prix. De ce point de vue, il y a des réformes du marché européen à entreprendre. Je suis néanmoins prudent sur le maniement du signal prix. C’est en théorie efficace, mais nous avons intérêt à ce que les prix de l’électricité soient bas pour inciter à l’électrification le plus vite possible. En outre, le signal prix brutal crée des situations inextricables et des sortes d’incapacités à évoluer vers la neutralité carbone pour les Français. Notre enquête Ipsos montre en revanche qu’il faut leur proposer des solutions.
C’est un défi pour les industriels et les pouvoirs publics. Le seul marché ne nous permettra pas d’être au rendez-vous ni de 2030 ni de 2050. Pour boucler l’offre et la demande dans un contexte de décarbonation et de réindustrialisation, il faut actionner quatre leviers à la fois, deux sur la production – les énergies nucléaires et les renouvelables – et deux sur la consommation – l’efficacité et la sobriété –. Et la sobriété n’est plus une option.



