Rien n’y fait. Ni un confinement, ni une pandémie, ni le ralentissement économique qui s’ensuit. Le salaire des jeunes ingénieurs semble imperméable à toutes ces évolutions. « Il n’y a pour le moment aucune raison que les salaires d’embauche baissent, explique le directeur des études de l’Apec, Pierre Lamblin. Les entreprises ont compris que le yo-yo sur le salaire d’embauche est difficile à gérer ensuite. »
Outre le sentiment d’injustice que cela peut créer au sein d’une équipe, baisser les salaires peut créer de vrais casse-têtes pour la gestion des carrières et des rémunérations dans une entreprise. D’autant que la durée de la crise à traverser est encore inconnue et que cette incertitude incite à une certaine prudence. « Sauf dans des circonstances très particulières, un DRH ne va pas baisser la rémunération annuelle de 1 500 ou 2 000 euros et prendre le risque de voir le jeune partir à court terme quand l’activité repartira », explique Julien Weyrich, directeur senior, ingénieurs et techniciens chez Page Personnel. Gérer le départ, relancer un processus de recrutement, trouver un bon candidat, le former, cela coûte bien plus que l’économie qui serait faite. Gare à ne pas perdre beaucoup demain pour une « petite » économie à court terme. « Le turnover est un coût important, les entreprises en ont pris conscience », synthétise Khalil Ait-Mouloud, responsable de l’activité enquêtes de rémunération au sein de Gras Savoye Willis Towers Watson.
Si changement il y a, il concerne plutôt la tendance. Alors que les salaires d’embauche croissaient régulièrement année après année, la tendance de 2020 est à la stabilité. Ainsi, au premier semestre, le salaire brut médian des offres d’emploi pour des postes d’ingénieurs de l’Apec s’établit à 38 500 euros. Les jeunes ingénieurs semblent l’avoir compris, assimilé et accepté. « Pendant le confinement, en famille, leurs parents leur ont peut-être mis un peu la pression, en leur expliquant que la situation était exceptionnelle. Nous avons certains clients qui stressaient beaucoup pour leurs enfants qui sont encore en école d’ingénieurs », assure Julien Weyrich. Si pour le moment le salaire semble insensible aux évolutions, le marché a changé et tout le monde le sait.
Les offres sont moins nombreuses et certains accommodements hier inenvisageables deviennent aujourd’hui réalité. Comme ce jeune diplômé des Arts et Métiers qui a accepté une mission d’intérim dans un groupe industriel avec, à l’issue de celle-ci, la perspective d’une embauche en CDI. « Je ne suis pas sûr qu’il aurait accepté il y a six mois », explique Julien Weyrich.
Reste que dans ce marché général, tout le monde n’arrive pas avec les mêmes cartes en main. Les candidats autonomes et qui peuvent le prouver disposent d’un atout à ne pas négliger. Avec le télétravail, recruter un candidat qui peut s’adapter très vite sans trop avoir besoin de l’aide d’un manager déjà débordé sera regardé plus positivement qu’un autre qui laissera penser qu’il a davantage besoin d’être encadré. « Aujourd’hui, les recruteurs cherchent des candidats immédiatement opérationnels », souligne Pierre Lamblin.
Certains secteurs stimulés par la crise
Le secteur joue aussi un rôle. On n’apprendra pas à des ingénieurs que les moyennes et les médianes donnent une indication de la température générale, mais elles ne disent rien des nuances. Certains domaines d’expertise sont beaucoup plus recherchés que d’autres. Loin d’avoir étouffé la demande, les crises de 2020 l’ont stimulée pour les métiers liés à la transformation des entreprises. «Celles-ci ont besoin de nouvelles compétences liées aux mutations dont le confinement a montré à quel point elles étaient importantes», précise Pierre Lamblin. «Tous les métiers liés à la digitalisation, l’automatisation des entreprises, sont toujours demandés. Mais aussi ce qui touche à la cybersécurité et aux métiers liés à la data», estime Khalil Ait-Mouloud. Sans oublier les métiers en pénurie depuis plusieurs années comme l’électronique, les automatismes, les systèmes embarqués et la maintenance, ajoute le spécialiste de Page Personnel. Sur certains nouveaux métiers, les jeunes sont favorisés, car ils sont plus en phase avec leurs évolutions, ont suivi des études spécialisées. Et, dans ce cas, le candidat retrouve un pouvoir de négociation pour son salaire.
Les autres doivent peaufiner leur stratégie pour être choisis. Julien Weyrich résume bien la difficulté de la période. «Il ne faut pas accepter n’importe quel poste, car on risque de se dévaluer pour la suite. Mais il ne faut pas non plus être trop sélectif. Il faut être ouvert, en tout cas plus ouvert qu’il y a six ou huit mois, tout en gardant en tête qu’il sera toujours possible de changer si on est trop insatisfait.»
Accepter un poste moins bien payé et pour cela oublier les discours parfois excessifs tenus dans les écoles dans un premier temps, pour récupérer la vague quand la conjoncture s’améliorera. Trouver un emploi bien payé peut être plus complexe que de naviguer par gros temps.



