L’année a démarré en fanfare pour Exotrail. Cette entreprise qui développe des moteurs ioniques pour satellites a annoncé le 7 février avoir levé 54 millions d’euros. Un montant très élevé pour une start-up française créée il y a moins de six ans, ne comptant qu’une trentaine de salariés dans ses deux sites, à Massy et Toulouse. Et un succès qui pourrait marquer, enfin, un tournant pour le financement de ces jeunes pousses tricolores qui s’attaquent au secteur du spatial, longtemps fermé.
Si le new space, terme désignant à la fois l’émergence de nouveaux entrants et l’essor de nouvelles activités spatiales, telles les constellations de satellites, agite les États-Unis depuis près d’une vingtaine d’années, avec SpaceX en figure de proue, le mouvement a été bien plus lent en France. Et ce malgré la volonté de certains acteurs et la présence de nombreuses jeunes entreprises désireuses de se lancer dans ce domaine. Mais depuis peu, la donne a changé. Les levées de fonds se sont accélérées, des aides publiques exceptionnelles aux start-up ont été annoncées, les grands groupes historiques louent l’agilité et le renouveau apportés par les start-up, et les institutions comme le Cnes y voient l’avenir de la course à l’espace.
La tardive reconnaissance des start-up par l’État
Cette évolution reste très récente. «Nous étions un peu comme des touristes face au Cnes, se rappelle Olivier Piepsz, le président de Prométhée, un opérateur de satellites. Lorsque nous avons monté la société en 2020, notre projet de constellation de nanosatellites paraissait bizarre. Il a fallu trouver des gens motivés pour nous faire confiance. Ce n’était pas acquis.» Alors que le monde était à l’arrêt au beau milieu de la pandémie de Covid-19, les deux fondateurs de la société se sont montrés audacieux : «Nous avons demandé aux premiers investisseurs de nous donner seulement 10% de ce qu’ils étaient prêts à parier sur nous. Et si nous n’atteignons pas nos objectifs, ils pouvaient se désengager.» Leur stratégie a payé : depuis, Prométhée a levé plus de 20 millions d’euros et compte poursuivre dans cette voie.
Durs retours sur Terre
Malgré les annonces tonitruantes et le flot d’investissements, tous les acteurs du new space ne décollent pas vers les cieux. Fin mars, l’américain Virgin Orbit a ainsi dû licencier 675 employés à la suite de résultats médiocres et de deux lancements consécutifs ratés. Il faut dire que construire un lanceur coûte cher et que les échecs, dans ce milieu, se comptent en millions de dollars.
Toujours aux États-Unis, Astra et Firefly connaissent aussi des problèmes, à cause du manque de fiabilité de leurs lanceurs, ce qui les met en difficulté. Un processus logique dans un secteur où tout repose sur des technologies encore en développement, et qui peuvent être confrontées à des imprévus.
En France, il n’y a pas encore eu de faillite de grande envergure, mais le développement est encore un peu timide. Le gouvernement est en train de mettre des fonds sur la table et les acteurs historiques veulent investir.
Nous étions un peu comme des touristes face au Cnes. Lorsque nous avons monté la société, notre projet de constellation de nanosatellites paraissait bizarre.
— Olivier Piepsz, président de Prométhée
Prométhée fait partie de ces entreprises dont la montée en puissance s’est faite en parallèle à l’annonce du plan France 2030. Fin 2021, l’État a promis que 54 milliards d’euros seraient investis pour rattraper le retard de la France dans certains secteurs clés. L’industrie spatiale se verra ainsi dotée de 1,5 milliard d’euros, dont la moitié sera destinée aux start-up. Pour cet écosystème encore balbutiant, c’est une reconnaissance de la part des pouvoirs publics, même si certains acteurs historiques n’ont pas attendu ce plan d’investissement pour prendre le train du new space en marche.
«Quand nous avons lancé Connect by Cnes en 2018, le new space n’était pas ce qu’il est aujourd’hui, raconte François Alter, le conseiller du président du Cnes et directeur adjoint de la stratégie. Il y avait une poignée d’entreprises qui se montaient chaque année, alors que, depuis deux ou trois ans, nous en accompagnons quasiment une nouvelle chaque semaine.» Connect by Cnes est un programme d’accompagnement des start-up qui débarquent dans le milieu du spatial, afin de leur donner accès à un savoir-faire, mais aussi à des investissements. Cette division de l’agence spatiale française est connectée à une vingtaine d’incubateurs qui repèrent des entreprises dans plusieurs domaines.
Sources : Euroconsult, Cnes, Observatoire du spatial Sources : Euroconsult, Cnes, Observatoire du spatial
Les levées de fonds explosent
En 2022, le programme a permis l’accès à 27 opérations de levées de fonds qui ont totalisé 366 millions d’euros d’investissement. Avant 2020, les chiffres tournaient autour de 10 millions d’euros. Cette intégration des start-up ne s’est pas faite sans difficultés. «Il y avait une sorte d’opposition au début, entre les petites entreprises et les grands groupes. Nous voulons en finir avec ça. Ce n’est pas toujours facile, car nous n’avons pas forcément les mêmes méthodes, les mêmes manières de travailler, mais nous avons appris à nous connaître ! Des progrès restent à faire, bien sûr, mais nous savons nous adapter afin de structurer davantage tout cet écosystème», explique François Alter.
Le Cnes n’est pas le seul à avoir vu l’intérêt de travailler avec ces nouveaux arrivants. «Nous avons reconstruit et réorganisé la manière dont nous échangeons avec les start-up, résume Vincent Clot, le directeur business et open innovation de Thales Alenia Space. Nous collaborons avec 700 entreprises disruptives, et tous les trimestres, nous nous réunissons en petit comité pour faire un point sur les projets en cours et ceux à venir. Au début, il a fallu s’adapter, notamment au niveau du rythme qui n’est pas le même entre une petite entreprise et un grand groupe, mais c’est aussi notre rôle à tous de savoir se mettre au diapason.» Thales Alenia Space a créé en 2018 le programme open innovation pour structurer ces échanges avec les acteurs du new space, une décision prise en constatant le succès de SpaceX aux États-Unis.
Réunir petites start-up et grands groupes
Depuis, le groupe multiplie les collaborations en tous genres : un partenariat avec SpeQtral pour construire un réseau internet quantique, une station spatiale avec les luxembourgeois de Space Cargo Unlimited, ou encore la construction de modules pour la société Axiom qui veut créer sa station spatiale internationale privée. ArianeGroup, de son côté, a décidé de monter sa propre start-up en interne avec MaiaSpace, né en 2022. Une création qui présente d’importants avantages selon son président, Yohann Leroy : «Nous n’avons pas à nous soucier de trouver des investisseurs et de survivre à court terme, et nous pouvons nous concentrer sur notre technologie et nous projeter plus en avant. En plus, nous avons accès à tout le savoir-faire et l’expertise d’ArianeGroup, tout en restant agile, ce qui est une opportunité unique.» Un modèle hybride avec lequel l’entreprise espère construire un petit lanceur réutilisable.
La France aurait-elle réussi à réunir petites start-up et grands groupes vers un objectif commun ? «Le new space, ce n’est pas une question de taille d’entreprise, c’est avant tout un état d’esprit», assure Vincent Clot, de Thales. «Chacun reste de son côté, nuance Alexandre Najjar, consultant chez Euroconsult, un cabinet de conseil spécialisé dans le spatial. Aux États-Unis, il arrive que les entreprises veuillent racheter les start-up. Mais ça se fait beaucoup moins en France, où c’est davantage une collaboration entre des acteurs qui y trouvent une complémentarité.»
La formule se défend, avec, d’un côté, des grands groupes qui profitent d’une seconde jeunesse grâce à des entreprises nouvelles et audacieuses, et de l’autre, de nouveaux entrants en quête de légitimité qui bénéficient de contrats. En outre, «en l’état, il n’est pas possible de confier de trop gros projets à une start-up, assure François Alter, du Cnes. Ce ne serait pas leur rendre service, car il y a des exigences de normes et des critères qui ne sont pas tenables. En plus, leur échelle de temps est beaucoup plus courte et elles ne peuvent pas se permettre de rester bloquées sur une seule mission pendant une décennie».
Investir ou perdre le leadership
Faute d’être rachetées par les grands groupes, les jeunes pousses doivent trouver leur financement ailleurs. Et c’est là que le bât blesse. Côté public comme privé. «Le soutien politique est assez faible. France 2030 est un beau discours, mais avec peu d’actions. Il n’y a pas de budget significatif et les start-up peinent à s’imposer aussi bien qu’en Allemagne ou qu’en Italie», souligne Alexandre Najjar. Un constat partagé par François Chopard, le fondateur de Starburst, un accélérateur de start-up spécialisé dans l’aviation, la défense, et surtout le spatial, qui pointe aussi les manquements du privé : «Nous avons lancé l’an dernier le fonds Expansion, qui a mobilisé 300 millions d’euros, pour soutenir des entreprises, mais il faudrait au moins trois ou quatre initiatives similaires pour faire avancer le secteur.»
Latitude En janvier 2023, Latitude a réussi le test de son moteur-fusée imprimé en 3D, qui propulsera son futur micro-lanceur Zéphyr. © Latitude
Si les montants levés par les start-up françaises du spatial enflent, ils restent insuffisants, surtout pour les plus ambitieuses, qui veulent construire des lanceurs, même micro. Latitude n’a ainsi levé que 10 millions d’euros et HyPrSpace moins de 2 millions d’euros. À titre de comparaison, l’allemand Isar Aerospace a levé 155 millions d’euros…
Or la concurrence est rude dans ce domaine dont la viabilité économique reste à démontrer. «Les entreprises de lanceurs sont très vulnérables, assène Alexandre Najjar. Même aux États-Unis, elles perdent de l’argent à chaque fois qu’elles effectuent un lancement, et certaines, comme Virgin et Firefly, sont en difficulté. Ce n’est pas la poule aux œufs d’or !» Pour le consultant d’Euroconsult, «il y a plus d’avenir dans les satellites, les télécommunications ou même le segment sol. Mais d’autres pays européens, les États-Unis, ou même la Chine sont en avance sur nous, et c’est difficile de se faire une place.» Si bien que François Chopard dresse un constat alarmant : «Nous sommes en train de perdre le leadership construit avec Ariane.»
L’allemand Isar Aerospace dans la cour des grands

© Isar Aerospace
Si Exotrail a impressionné en France en levant 54 millions d’euros, Isar Aerospace a atteint un tout autre niveau. Il a récolté 155 millions d’euros en mars pour créer son lanceur Spectrum. Un montant inégalé dans le monde du new space européen qui fait de la start-up née à Munich en 2018 l’un des poids lourds du secteur. Isar en est arrivé à un point où son succès fait peur aux autres start-up. Sa promesse de mise en orbite basse à 10000 euros le kilo a de quoi faire craindre à la concurrence une baisse des prix que tout le monde n’arrivera pas à suivre.
Avec sa volonté de tout internaliser, notamment grâce à l’impression 3D, Isar avance à un rythme industriel qui lui donne une longueur d’avance sur les nombreuses start-up investissant le secteur des lanceurs, et tout particulièrement celui des minilanceurs appelés à être très recherchés par les opérateurs de petits satellites. Les signaux sont donc au vert pour Isar, qui devrait faire voler son Spectrum cette année. Un premier lancement depuis la base d’Andoya, en Norvège, devrait avoir lieu dans les mois qui viennent. Avec 150 kg de charge utile à bord. Si tout se passe comme prévu, d’autres lancements seront opérés depuis Kourou, en 2024. Preuve du succès du groupe allemand : le Cnes le considère comme le premier utilisateur privé digne de décoller de son centre spatial guyanais.



