C’est dans ce qui ressemble à un entrepôt quelconque, caché au milieu de la zone industrielle du Haillan, près de Bordeaux, que nous accueille Sylvain Bataillard, le directeur général d’HyPrSpace. «Les deux autres fondateurs sont absents, justifie-t-il. Ils sont en télétravail !» Avec son open space rassemblant une quinzaine de salariés les yeux rivés sur leur ordinateur et son inévitable et banale salle de réunion, HyPrSpace a tout de la PME du tertiaire.
C’est sans compter le grand hangar qui jouxte les bureaux et où les équipements s’amoncellent. Imprimantes 3D, banc de préparation, grue, outils en tout genre… HyPrSpace est entré dans le concret. Créée en 2019, la jeune entreprise est en train de construire son propre moteur de fusée. Une aventure lancée en 2017 par trois ingénieurs passionnés de spatial, Sylvain Bataillard, Vincent Rocher et Alexandre Mangeot, les deux premiers passés par ArianeGroup, le dernier par Epsilon Ingénierie.
«Nous avons commencé en fabriquant des fusées dans notre jardin, raconte en riant le trentenaire. Un projet en mode soirée-week-end, pendant que nous gardions nos emplois respectifs… Quand nous avons eu la preuve que notre innovation allait quelque part, nous avons décidé de créer l’entreprise et de déposer un brevet.» Cette innovation est un moteur hybride conçu pour fonctionner avec un mélange de comburant liquide et de carburant solide. «La plupart des lanceurs actuels utilisent de l’ergol liquide, rappelle Sylvain Bataillard. Avec un système de pompes, il y a un mélange de carburant et de comburant qui permet de moduler la poussée. C’est très efficace, mais très complexe, donc très cher. Le solide consiste en de la poudre, comme dans les boosters d’Ariane 5. Ce système est plus simple, mais on ne peut pas moduler et tout explose en une seule fois.»
La plupart des lanceurs actuels fonctionnent avec de l’ergol liquide. Avec un système de pompes, il y a un mélange de carburant et de comburant qui permet de moduler la poussée. C’est très efficace, mais très complexe, donc très cher.
— Sylvain Bataillard, cofondateur et directeur général d’HyPrSpace
HyPrSpace veut créer un moteur qui mélangerait ces deux systèmes pour un résultat à la fois pratique et peu onéreux. «Notre comburant liquide sera injecté dans un réservoir où se trouve déjà le carburant solide. Et ce, grâce à une architecture de moteur que nous avons conçue et que nous développons actuellement.» En outre, le carburant serait à base de matériau recyclé, ce qui diminuerait un peu l’empreinte carbone.
Un entrepôt dans l’esprit start-up
Mais passons à la pratique, car malgré l’importance des simulations numériques, Sylvain Bataillard dit préférer faire du «dur» et réaliser des tests matériels. L’entrepreneur nous entraîne à l’arrière du bâtiment, où se cache un conteneur d’environ trois mètres de côté. Juste à côté, un deuxième, plus grand, sert à stocker le matériel. «Il fait aussi office de bouclier, pour éviter un accident», précise l’ingénieur. Des précautions nécessaires puisque c’est bien ici qu’HyPrSpace construit le prototype de son moteur hybride. Surnommé Joker, ce petit engin de quelques dizaines de centimètres de diamètre représente une miniature du moteur qui devrait, un jour, s’envoler dans l’espace.
O. Panier des Touches Joker est le modèle réduit du moteur hybride d’HyPrSpace. Il fonctionne grâce à un système de vannes qui module l’arrivée du comburant liquide. © O. Panier des Touches
Nous ne sommes pas dans un laboratoire immaculé, bardé de dispositifs de haute technologie, mais bien dans une petite pièce désordonnée où l’on trouve des câbles, quelques écrans et des dispositifs qui ont fait leur temps. «C’est aussi l’esprit start-up, assure Sylvain Bataillard. Ce n’est peut-être pas toujours très beau, mais au moins c’est pratique !» Pour preuve, il désigne un boîtier acheté 10 euros sur Amazon, qui sert à moduler la quantité de comburant liquide à injecter dans la chambre de combustion. «Il est important pour nous de fonctionner ainsi, car quand quelque chose ne va pas, on peut tout de suite faire des changements, s’adapter, sans que ce soit trop compliqué ou que ça nous coûte trop cher», argumente Sylvain Bataillard.
L’entrepôt d’HyPrSpace abrite aussi des imprimantes 3D utilisées pour fabriquer des pièces spécifiques en cas de besoin. Une agilité et une sobriété d’autant plus nécessaires que le financement de la start-up reste limité. HyPrSpace a commencé par recevoir quelques aides de la Région, de l’Agence spatiale européenne, puis 500000 euros de la part du fonds France 2030 et a levé 1,1 million d’euros avec le fonds Geodesic en avril 2022. «Les débuts ont été difficiles, reconnaît Sylvain Bataillard. Les gens étaient un peu déroutés, car les fusées, c’est Ariane et rien d’autre ! Les choses ont changé quand nous sommes allés voir la Direction générale de l’armement [DGA].»
Développement d’un petit lanceur
Les experts en missiles de Saint-Médard-en-Jalles (Gironde), près du Haillan, ont reconnu digne d’intérêt l’architecture de moteur de HyPrSpace, et c’est à partir de là que le projet a pu grandir. Une croissance à prendre au sens littéral pour le petit moteur Joker, dont le jumeau grandeur nature est en construction et devrait être testé prochainement à Biscarrosse (Landes) dans les locaux de la DGA Essais de missiles. Un premier examen attendu à partir de septembre pour ce moteur, qui pourrait un jour voler dans une vraie fusée.
Et peut-être même une fusée d’HyPrSpace. Car l’entreprise travaille aussi sur un projet de lanceur, avec Baguette-1, et surtout Orbital Baguette-1 (à lire OB-1, ou «Obi-Wan», en anglais), qui devrait faire un vol orbital. Si tout se passe comme prévu, l’équipe pense que l’architecture de moteur utilisée pour un petit lanceur pourrait s’appliquer à un plus gros. Bien du chemin reste à faire et la concurrence est rude, mais Sylvain Bataillard est confiant : «Il y a actuellement 250 projets de nouveaux lanceurs, mais seuls six sont des modèles hybrides. Et nous sommes les seuls à revoir complètement l’architecture du moteur. C’est ce qui nous distingue, et c’est ce qui nous fera aller plus loin, je l’espère !» Le dirigeant compte sur l’essor des petits satellites, en manque de capacités de lancement.
«Ils doivent prendre le bus à côté de grands satellites classiques, résume Sylvain Bataillard. Mais il leur faut des petits lanceurs pour qu’ils deviennent le client principal et ne soient pas dépendants des plus grosses missions.» HyPrSpace veut être au rendez-vous et compte doubler son effectif, de 25 à 50 employés, essentiellement des ingénieurs. Un agrandissement des locaux est déjà prévu dans les mois qui viennent afin de pouvoir accueillir tout ce petit monde.



