« La plupart des activités humaines sont liées au ciel », assure l'astrophysicien Pierre Léna

Pionnier de l’optique adaptative, aujourd’hui utilisée par tous les télescopes, passionné de vulgarisation scientifique, l’astrophysicien Pierre Léna retrace, avec le géohistorien Christian Grataloup, la relation des hommes avec le ciel à travers le temps dans leur ouvrage « L'Atlas historique du ciel ».

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Pierre Léna est astrophysicien et membre de l'Académie des sciences.

Qu’est-ce que cet « Atlas historique du ciel » ?

L’objet de l’« Atlas » est de montrer à quel point, depuis 6 000 ans, le ciel est au cœur de toutes les cultures. Ce n’est donc pas un livre d’astronomie. Le sujet, c’est les humains face au ciel, ce qu’ils observent et ce qu’ils en font. Le livre montre que la plupart des activités humaines sont liées au ciel : la religion, la philosophie, la science, la cartographie, les technologies... Mais aussi la géopolitique et l’exercice du pouvoir.

En quoi le ciel est-il lié à l’exercice du pouvoir ?

En Chine, par exemple, tous les empereurs étaient considérés comme des Fils du ciel. Leur pouvoir était un mandat du ciel. Il y a souvent cette idée que le ciel envoie des messages aux humains, et qu’un prince incapable d’interpréter ces messages est un mauvais prince. Il doit afficher sa proximité avec le monde céleste. Notamment avec les éclipses : le prince doit être capable de prédire à ses sujets ces événements extraordinaires. Il va pour cela entretenir des savants pour étudier le ciel. Cette importance de l’astrologie – qui n’a rien à voir avec l’astrologie bas de gamme d’aujourd’hui – a persisté en Occident malgré sa condamnation par l’Église dès le IVe siècle. Le roi de France crée ainsi un collège d’astrologie à Paris au XVe siècle.

En même temps que l’astrologie, il y a la science qui se développe…

Le ciel est en effet la source de l’approche scientifique. Entre Thalès et Euclide, la géométrie est construite autour des mouvements célestes. Et il faut le souligner : très tôt en Grèce et en Chine, et plus tard en Europe, la technologie a joué un rôle essentiel dans l’étude du ciel. Le livre met en avant l’habilité et l’ingéniosité des artisans qui créent des appareils de mesure. À commencer par la sphère armillaire, une sorte d’ancêtre du planétarium, au Ve siècle av. J.-C. L’astrolabe va ensuite se diffuser partout comme un planétarium de poche. Il y a les quarts de cercle de Tycho Brahé, les télescopes de Galilée et ainsi de suite jusqu’au plus bel instrument jamais réalisé peut-être par l’homme : le télescope spatial James-Webb.

Traitez-vous aussi de l’exploration spatiale contemporaine ? Du new space ?

Le ciel devient un objet de pouvoir, y compris militaire, et un lieu d’affrontement économique.

La dernière partie du livre est consacrée à la conquête de l’espace et à cette bascule du new space. Le ciel devient un objet de pouvoir, y compris militaire, et un lieu d’affrontement économique. C’est presque une zone de non-droit. La seule régulation existante vient d’un traité international de 1967. Sa mise à jour serait vraiment nécessaire, mais beaucoup de diplomates craignent qu’en cas de révision, les enjeux économiques et militaires dominent. Au fond, le grand changement, c’est que nous étions des observateurs passifs du ciel et que nous en sommes devenus des acteurs. Il faut penser ce changement et ses conséquences. Ma conviction est que l’humanité a une responsabilité envers le cosmos comme elle en a une envers l’environnement et que ce cosmos doit rester un bien commun.

Qu’avez-vous vous-même découvert en travaillant sur ce livre ?

J’ai appris beaucoup de choses. J’ai ainsi découvert qu’on connaît vraiment peu la relation au ciel de certaines cultures, notamment en Afrique et chez les aborigènes, car la colonisation a presque tout détruit. On connaît un peu mieux la culture méso-américaine grâce aux missionnaires qui ont réalisé un travail d’ethnologues. Découvrir l’histoire qui se déroule en Méditerranée entre le VIe siècle av. J.-C. et le Ier siècle ap. J.-C. est vraiment extraordinaire : cartes du ciel, analyse des mouvements célestes, métaphysique, philosophie, débat entre géocentrisme et héliocentrisme... Tout ce qui suivra se construit sur cette période, c’est prodigieux. 

Propos recueillis par Manuel Moragues

  • Atlas historique du ciel, de Pierre Léna et Christian Grataloup, Les Arènes, 2024.
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