Qu’est-ce que la pluribiose et pourquoi ce concept est-il important ?
On a tendance à essentialiser les relations entre deux entités vivantes, à considérer par exemple qu’un humain et une bactérie ont une relation pathogène. Or, non seulement, ce n’est pas forcément vrai – cet humain et cette bactérie peuvent avoir d’autres types de relation à d’autres moments ou en d’autres lieux –, mais cela occulte le fait que, souvent, ces relations vont transformer les deux entités au cours du temps. C’est ce que j’appelle la « pluribiose ». J’ai introduit ce terme quand je travaillais sur les phages, des virus capables de tuer des bactéries et que l’on essaie aujourd’hui d’utiliser pour traiter les infections antibiorésistantes. Il m’est apparu que si l’on n’intégrait pas ce concept de pluribiose, on risquait de répéter les pratiques qui ont mené à l’antibiorésistance.
Qu’est-ce que l’antibiorésistance a à voir avec la pluribiose ?
L’antibiorésistance est une manifestation très claire de la pluribiose. Nous avons pris des molécules qui sont des signaux de régulation entre micro-organismes au sein de milieux complexes. Nous avons utilisé des bactéries pour les produire à l’échelle industrielle et nous les avons diffusées massivement pour soigner des gens, mais aussi intensifier l’agriculture et l’élevage, faire grossir les animaux… On en a mis absolument partout. Résultat, les bactéries se sont transformées, adaptées et sont devenues résistantes. Chaque année, 10 000 personnes en France, 1 million de personnes dans le monde, meurent d’infections qu’on ne peut plus traiter par antibiotiques. Et les projections pour 2050 s’élèvent à 10 millions de morts par an. On pourrait bientôt mourir d’infections considérées aujourd’hui comme bégnines…
En quoi risque-t-on de recommencer avec les phages ?
Si on veut utiliser les compétences de micro-organismes, il faut s’attendre à ce qu’il y ait des conséquences, souvent imprévisibles.
Les phages ont un spectre très étroit : ils ne visent qu’une espèce bactérienne spécifique, et même seulement certains variants de cette espèce. Les microbiologistes et infectiologues que j’ai rencontrés préconisent un traitement sur mesure : utiliser le ou les seuls phages très efficaces à disposition pour tuer la bactérie responsable de l’infection, ce qui permet de limiter les risques d’apparition de résistance.
A contrario, si l’on veut procéder comme avec les antibiotiques, on va prendre une solution prêt-à-porter : un cocktail de, disons, 20 phages, que l’on va produire en masse et donner à tous les patients en espérant qu’un ou deux soit un minimum actif dans chaque cas. Or si leur efficacité est trop limitée, les bactéries auront le temps de s’adapter. En outre, vous allez diffuser à large échelle une grande diversité de phages qui vont rencontrer toutes sortes de micro-organismes avec des conséquences imprévisibles. Rien n’est impossible en microbiologie : ces êtres vivants évoluent à grande vitesse et échangent du matériel génétique entre espèces à haute fréquence. On ne peut pas négliger la pluribiose et se dire que tout va bien se passer.
Les autres usages envisagés des micro-organismes, par exemple pour dégrader les polluants, sont-ils aussi concernés ?
Bien sûr ! La pluribiose est une façon de dire que quand l’on veut utiliser les compétences de micro-organismes, il faut s’attendre à ce qu’il y ait des conséquences, souvent imprévisibles. Je ne dis pas qu’il ne faut pas étudier ces compétences et s’en servir, mais qu’il faut réfléchir aux conséquences et s’efforcer de les limiter. Il faut se rappeler qu’il s’agit d’être vivants, très difficilement contrôlables et en interaction avec d’autres microbes. Ils ne sont pas de simples micro-usines, des outils déconnectés du vivant que l’on peut exploiter impunément. Prenez l’idée de bactéries mangeuses de déchets plastiques : qu’est-ce qui vous garantit qu’elles ne vont pas aller manger le plastique dont on a besoin ? Qu’elles ne vont pas transmettre leur capacité à digérer les plastiques à d’autres micro-organismes ?
Propos recueillis par Manuel Moragues
Éditions Quae Pluribiose. Travailler avec les microbes, de Charlotte Brives, Éditions Quae, 2024.



