Que recouvre le concept de double impact, l’objet de votre livre ?
Il a pour origine le constat d’une fréquente insatisfaction vis-à-vis des collaborations entre science et industrie, au-delà des success-stories souvent mises en avant. Le modèle linéaire classique des relations science-industrie – la recherche pure produit des connaissances que l’industrie peut ensuite utiliser – est moins fécond qu’espéré en termes d’innovation. Et à l’inverse, l’approche de science résolutoire, où la science est mise au service de la résolution de problèmes industriels, est peu propice à des avancées scientifiques. Il semble y avoir une forme de dilemme dans ces relations, portant sur qui va finalement être gagnant. On s’est demandé s’il n’était pas possible que chacun, science comme industrie, tire profit en même temps de l’interaction, c’est-à-dire qu’il y ait un double impact simultané. La proposition peut paraître naïve, mais elle s’appuie sur de nouveaux couplages science-industrie comme ceux que l’agence américaine Arpa-E met en œuvre avec succès.
Comment mettez-vous en évidence ce double impact simultané ?
Notre approche est centrée sur les activités de recherche et de développement plutôt que sur les institutions, ce qui nous permet d’explorer plus librement les couplages entre ces deux activités et leur impact en termes de créativité. Nous démontrons d’abord théoriquement la possibilité du couplage à double impact simultané en utilisant la théorie C-K, issue des théories de la conception. Ce couplage est ensuite mis en évidence avec le cas peu connu de la découverte du mécanisme de Crispr-Cas9 par une entreprise agroalimentaire. Nous montrons aussi que ce couplage est surreprésenté chez les prix Nobel et que les thèses Cifre relevant de ce couplage ont des performances élevées en termes de retombées scientifiques et industrielles.
À quelles conditions a-t-il lieu ?
Ce qu’il faut mettre en place, c’est un échange de connaissances.
Le couplage à double impact simultané demande d’abord que chacun reste dans son couloir. La recherche scientifique garde ses centres d’intérêt, ses questionnements et son objectif de nouvelles connaissances. L’industriel reste concentré sur ses problématiques et sa volonté d’innover en termes de produits ou de procédés. En revanche, les deux vont échanger des connaissances. Plus précisément, la recherche va se nourrir des connaissances de l’industriel pour réaliser des découvertes ou explorer de nouveaux concepts. Ces avancées scientifiques enrichissent les connaissances issues de l’industriel qui, en lui revenant, vont lui permettre d’innover. Cette dynamique a été à l’œuvre au milieu des années 2000 chez l’entreprise DuPont Danisco. Ce fabricant de ferments lactiques a non seulement démontré pour la première fois que Crispr-Cas9 permettait de conférer aux bactéries une résistance aux virus, mais a aussi développé une innovation brevetée pour protéger les bactéries de ses ferments. Cela grâce au couplage entre une équipe de recherche fondamentale et une de recherche plus appliquée qui, a aucun moment, ne partagent les mêmes questions.
N’est-ce pas paradoxal ?
D’une certaine manière, oui. Pour mieux collaborer, il faut mieux séparer. Souvent, scientifiques et industriels vont chercher quel est leur dénominateur commun pour travailler dessus ensemble. Nous montrons qu’au contraire, si chacun garde son identité et sa liberté, la collaboration sera la plus fructueuse pour les deux. Ce qu’il faut mettre en place, c’est un échange de connaissances, on parle d’un « bombardement » de connaissances. Nous montrons aussi que cet échange s’inscrit dans le temps long. Scientifiques et industriels ont besoin d’apprendre à se connaître, à se faire confiance et à identifier leurs connaissances respectives.
Propos recueillis par Manuel Moragues
- Science et industrie à l’aune du double impact. Favoriser les découvertes scientifiques et les innovations de rupture, de Quentin Plantec, Benoît Weil et Pascal Le Masson, Presses des Mines, 2024.



