Quel est le point de départ de votre ouvrage ?
Cet ouvrage part d’une étude précédente constatant le décrochage de la plupart des pays européens dans la course mondiale aux innovations de rupture. Or, sur l’échantillon des 12 technologies analysées, près des deux tiers sont liées aux industries vertes, érigées en priorité par l’Europe. Nous avons donc cherché à comprendre les raisons de cette faiblesse.
Comment avez-vous procédé ?
Nous avons exploité le travail précédent, qui avait isolé un corpus de 100 000 brevets déposés sur une décennie dans nos 12 technologies de rupture, en nous intéressant aux articles scientifiques que ces brevets citent. Il y en a à peu près 100 000, et s’ils sont cités, c’est que les déposants de brevets leur reconnaissent une forme de paternité scientifique pour leur innovation. Autrement dit, ce lien entre brevet et article peut être assimilé à la trace d’une circulation de la connaissance depuis le laboratoire à l’origine de l’article jusqu’à l’innovateur. Nous avons donc pu dresser une carte de la circulation de la connaissance scientifique menant à l’innovation et étudier ce qu’elle montre.
Vous questionnez en particulier le paradoxe européen. De quoi s’agit-il ?
La circulation de la connaissance est très largement internationale.
Le paradoxe européen est une thèse très répandue, même si elle est contestée, qui dit, pour résumer, qu’en France comme en Europe, on a une super recherche mais que l’on n’est pas doué pour innover. C’est-à-dire qu’il manque un lien entre recherche et innovation, que ce soit pour des raisons culturelles, capitalistiques, institutionnelles ou autres. Il y a un tel momentum politique autour de cette idée que pratiquement tous les efforts publics sur l’innovation ces vingt ou trente dernières années ont cherché à favoriser de tels liens afin de tirer le meilleur parti de l’investissement public dans la production de connaissances.
Ce paradoxe européen tient-il face à votre analyse ?
Notre étude remet en question ce paradoxe, tout d’abord parce qu’elle montre que la circulation de la connaissance est très largement internationale. Pour l’ensemble des puissances moyennes, hors Chine et États-Unis, 80 à 90 % des articles domestiques qui finiront cités par des brevets de rupture le seront à l’étranger. Et à l’inverse, les brevets déposés par des acteurs domestiques citent à 80 ou 90 % des articles scientifiques étrangers. S’il ne s’agit pas de nier l’intérêt du rapprochement local de la recherche et des entreprises, on voit donc que la circulation de connaissance amenant à des brevets de rupture échappe aux actions et instruments territoriaux que l’on peut mettre en place pour favoriser la valorisation de la recherche.
Qu’en est-il des États-Unis ?
Avec leur taille, mais pas seulement, les États-Unis fournissent 37 % de la littérature scientifique citée par les brevets de rupture. La science américaine alimente l’innovation de rupture dans le monde entier. On pourrait y voir une forme de générosité pas forcément très pertinente, vu la compétition mondiale, mais dans le même temps, les déposants américains de brevets vont chercher deux fois plus d’articles scientifiques à l’étranger que les États-Unis en « donnent ». J’y vois une raison de se méfier de raisonnements un peu trop boutiquiers qui voudraient absolument tirer parti de la production locale de connaissances. Ce que montre l’exemple américain, c’est qu’il est peut-être plus important d’inciter les entreprises d’un pays à aller chercher la science mondiale.
Quelle conclusion générale tirez-vous de vos travaux ?
Je crois, comme d’autres, qu’on ne peut expliquer le décrochage européen sur ces innovations de rupture uniquement par un problème de passerelle entre recherche et industrie. Nous avons plutôt deux leviers distincts à actionner : d’une part, soutenir davantage la recherche publique – a contrario de la trajectoire actuelle –, d’autre part, renforcer une industrie innovante.
Propos recueillis par Manuel Moragues
- Aux sources de l’innovation de rupture. Qui cherche ? Qui innove ?, Vincent Charlet, Presses des Mines, 2025.



