Enquête

Les professionnels et l'industrie de la montagne parviendront-ils à sauver ce qu'il leur reste de neige ?

Parce qu'ils jouent leur survie, les professionnels français de la montagne se mettent au vert. Production d'électricité propre, réduction des émissions de CO2 en stations, promotion des transports en commun... Les initiatives se multiplient à travers le territoire avec l'aide des industriels. Mais des défenseurs de l'environnement dénoncent des mesures cosmétiques, qui cachent d'autres problèmes majeurs. Enquête.

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Montagne Mont-Blanc
Le Mont-Blanc vu depuis le Salève (Haute-Savoie).

Peut-on, pour offrir de la neige aux skieurs, avoir recours à des méthodes qui, à terme, accélèrent sa fonte ? La question s'est posée en France durant cette saison durant laquelle l'hiver s'est montré particulièrement doux. Le week-end des 15 et 16 février, la station pyrénéenne de Luchon-Superbagnères s'est fait livrer 50 tonnes d'or blanc par hélicoptère. Une décision peu écologique, qui a créé la polémique et qu'Élisabeth Borne n'a pas du tout appréciée.

Quelques jours plus tard, la ministre de la Transition écologique convoquait les représentants des professionnels et élus de montagnes pour "accélérer l’adaptation des stations au réchauffement climatique". Des mesures d'accompagnement sont prévues, et une "réflexion pour doter la France d’une stratégie en matière de tourisme durable" a été engagée.

Les stations se mobilisent

"On est prêts à livrer bataille contre le changement climatique". Laurent Reynaud, secrétaire général de la fédération Domaines skiables de France (DSF), n'a de cesse de louer le volontarisme des domaines. Et pour cause. Selon l'unique étude traitant du bilan carbone des stations françaises - commandée par l'Association nationale des maires des stations de montage (ANMSM) mais datant… de 2010 -, seulement 2 % de celui-ci est imputable à "l'activité ski", soit celle gérée par les adhérents de DSF.

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Plus de la moitié (58 %) de ces 2 % correspondent aux émissions liées à l'entretien des pistes. Autrement dit, au fioul des dameuses. "Notre principal objectif, c'est de décarboner le damage", explique Laurent Reynaud. Justement, un nouveau véhicule de ce genre devait être présenté au salon Mountain Planet, prévu fin avril... mais reporté à 2022, pour cause de coronavirus. Impossible d'en savoir plus pour le moment, si ce n'est qu'il s'agira d'un modèle hybride et/ou à hydrogène. En pointe sur ce sujet, le constructeur allemand Kässbohrer a déjà mis au point une dameuse hybride diesel et électrique, la  PistenBully 600 E+. Celle-ci doit être testée fin mars à la station française des Saisies, en Savoie. En 2019, Kässbohrer a également dévoilé ce qui semble être le premier engin entièrement électrique : le PistenBully 100 E. Le prototype annonçait une autonomie de 2 à 3 heures pour un temps de charge de 6h30. 

Une production d'électricité verte

Le reste des émissions de CO2 de l'activité ski se répartit entre la production de neige (25 %) et le fonctionnement des remontées mécaniques (17 %). Là encore, des initiatives, bien que rares, se mettent en place. Dans les Hautes-Alpes, le domaine skiable de Serre-Chevalier a démarré l'installation d'éoliennes et de panneaux photovoltaïques. Il travaille également avec Hydrostadium, filiale d'EDF spécialisée dans l'ingénierie hydraulique, à l'implantation de turbines hydroélectriques dans son réseau de production de neige de culture. L'objectif étant de s'en servir pour produire 30% de sa consommation électrique d'ici à 2022 et de réduire son empreinte carbone de 50% à l'horizon 2030. "Beaucoup de stations veulent s'inspirer de la démarche de Serre-Chevalier, commente Laurent Reynaud. Une vingtaine réalisent en ce moment des études de faisabilité".

Preuve que les industriels sont prêts, via sa filiale Sufag, le groupe français MND a mis au point un système hydraulique qui produit de l'électricité grâce à l'eau circulant dans les réseaux de neige de culture, du même genre que celui utilisé à Serre-Chevalier. Le domaine italien de La Thuile l'utilise depuis trois ans et a ainsi produit plus de 4,8 GWh d'énergie. La société développe également un procédé pour stocker l'électricité produite par des canons à neige, des éoliennes et des panneaux solaires.

Régler le problème du transport

Selon l'étude réalisée en 2010, c'est le transport des touristes qui représente la principale source de pollution en montagne, avec une part de 57 % dans le total des émissions de CO2. En cause, l'utilisation trop systématique de la voiture pour venir à la montagne. "On veut favoriser le train et le covoiturage, explique Jean-Marc Silva, directeur général de France Montagnes, l’association regroupant les principaux acteurs du tourisme de montagne en France. On estime que les trois quarts des stations françaises sont accessibles par les rails". L'objectif est désormais de multiplier les projets d'ascenseurs valléens, qui peuvent relier les gares SNCF aux domaines skiables. Des plateformes de réservation en ligne, comme Mon séjour en montagne, proposent des trajets en train lorsque cela est possible. Ces incitations portent-elles leurs fruits ? Les stations enregistrent-elles moins d'arrivées en voitures ? "Nous n'avons pas encore de chiffres montrant une baisse du trafic routier, surtout après les grèves de la fin de l'année. Mais on ressent une réelle prise de conscience de la part de la clientèle", estime Jean-Marc Silva. Difficile à mesurer néanmoins.

Autre importante source d'émissions : les logements et les bâtiments, qui représentent 27 % du total du bilan carbone. Là aussi, les mesures incitatives sont privilégiées. "De nombreuses stations lancent des programmes de rénovation de l'existant, mais encore faut-il convaincre les propriétaires", précise Jean-Marc Silva. La loi montagne de 2016 facilite justement la rénovation du parc immobilier des stations, en élargissant l'accès aux aides financières fournies par les collectivités.

Les industriels ont eux aussi un rôle à jouer dans la transition écologique du secteur. Certains équipementiers se lancent dans la conception de produits écoresponsables, comme le français Rossignol, qui a dévoilé en début d’année son programme Respect axé sur une démarche RSE. Son objectif, diminuer ses déchets de 40% d’ici à 2025, réduire de 30% son empreinte carbone d’ici à 2030 et atteindre la neutralité en 2050. Pour y arriver, le groupe mise tout sur des matériaux dits "durables", comme du bois certifié PEFC et FSC et des textiles recyclés, recyclables et/ou issus de la filière agroalimentaire. 80 % des produits sont fabriqués en Europe. De plus, le siège social et les cinq sites de productions sont situés à moins de 600 km de la plateforme logistique de Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs (Isère), ce qui contribue à réduire les émissions liées au transport.

"Personne n'a compris la gravité de la situation"

Ces initiatives éparpillées sont-elles à la hauteur de l'enjeu climatique qui attend les professionnels de la montagne ? Comment expliquer que l'État ne se soit pas déjà emparé du sujet, ou réclame une nouvelle étude plus représentative de la réalité actuelle ? "Personne n'a vraiment compris la gravité de la situation", se désole Eric Feraille, président de l'association France Nature Environnement (FNE) Auvergne-Rhône-Alpes. Il dénonce des mesures "cosmétiques" qui cacheraient le véritable problème : la dynamique actuelle de réaménagement massif des territoires. "Partout en montagne apparaissent d'importants projets de construction. On parle de plusieurs milliers de nouveaux lits, d'agrandissements de domaines et donc de terrassements supplémentaires, ajoute-t-il. Cela ne risque pas de réduire le bilan carbone, bien au contraire".

FNE cite le cas du projet de révision du Schéma de cohérence territoriale (SCoT) Fier-Aravis, en Haute-Savoie. Il prévoit la création de plusieurs aménagements majeurs. Un complexe touristique sera construit à La Clusaz (complexe des Chenons) et un autre au Grand Bornand (complexe de la Joyère). Combinés, ils représenteront une surface totale de plancher de 80 000 m², soit une capacité de plus de 2 500 lits. Ils seront accompagnés de structures secondaires, comme des parkings, des espaces de restauration, de nouvelles routes d'accès ou encore d'une remontée mécanique. Plusieurs dizaines d'hectares de pistes doivent être créés, avec des remontées mécaniques, des réseaux d'enneigement ainsi qu'une retenue d'eau d'une capacité de 50 000 mètres cubes. Une liaison entre les communes de Thônes et Beauregard serait également établie via la construction d'un ascenseur valléen d'environ 130 cabines, pour un débit de 2000 personnes par heure.

Un projet contesté

Ce projet, dont l'enquête publique s'est terminée le 8 janvier, est fortement critiqué par les défenseurs de l'environnement. FNE pointe du doigt des études préalables insuffisantes et un risque d'impact sur l'environnement trop important, avec une hausse des émissions de CO2, de la production de déchets et de la consommation d'eau. L'association doute également de l'utilité de l'ascenseur valléen, s'il n'est pas connecté à d'autres solutions de transport en commun. Pour l'instant, aucune entreprise n'a été choisie pour démarrer les travaux. De plus, selon Eric Feraille, "le SCoT risque d’être remis en cause par les élections municipales". En Auvergne-Rhône-Alpes, d'autres projets de ce genre sont envisagés, comme le SCoT du Chablais (Haute-Savoie), le SCoT de la Maurienne (Savoie) ou encore le SCoT de l'Oisans (Isère et Hautes-Alpes).

La création de nouveaux complexes n'est pas le seul problème relevé par FNE. L'association implore les stations de "bannir les modèles économiques axés sur la clientèle étrangère, avec de longs voyages en avion". Dans l'étude de 2010, le déplacement des visiteurs étrangers représentait la part la plus importante (44 %) des émissions liées au transport. Ces déplacements se font majoritairement en voiture (54 %), puis en avion (35 %), en bus (10 %) et en train (seulement 1 %). A quoi ressemble la répartition en 2020? Eric Feraille en est convaincu : "les Français se désintéressent du ski, alors les stations attirent les touristes russes et chinois et les ramènent par avion. C'est irresponsable". Les professionnels de la montagne "n'ont que faire de l'environnement, conclut-il. Ils savent qu'ils leur reste une vingtaine d'années de neige, alors ils font tout pour maximiser leurs profits avant la fin". Avec leurs innovations, les industriels du secteur semblent pourtant prêts, pour leur part, à relever le défi du climat.

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