«Un crève-cœur». Ceux qui ont entendu l’intervention - en visioconférence - de Roman Leshchenko, ministre ukrainien de l’Agriculture lundi 21 mars au Conseil de l’Union européenne (UE), sont unanimes : rarement tel niveau d’émotion a été atteint durant une réunion ministérielle. D’autant que l’échange a été interrompu par une alerte à la bombe…
Mais alors que la guerre en Ukraine fait rage et que les cours des huiles, blé, soja, colza et maïs bondissent, parmi les 27 Etats membres de l’UE, c’est aussi le réalisme qui prime : le ministre tricolore Julien Denormandie a notamment déclaré craindre « qu’à cette tragédie sur le sol ukrainien vienne s’ajouter une crise alimentaire à l’échelle mondiale ». Les Vingt-sept ont donc promis de soutenir les agriculteurs ukrainiens, et ont aussi rappelé la nécessité de renforcer la sécurité alimentaire du Vieux continent tout en répondant aux risques de pénuries d’autres régions du monde.
« Assumer son rôle nourricier »
Face à cette équation compliquée, la Commission européenne s’apprête à dévoiler, mercredi 23 mars, une série de projets de mesures visant à garantir l’indépendance alimentaire de l’Europe, via une « intervention dans le secteur porcin avec une ouverture des aides d’Etat », selon le commissaire européen à l’Agriculture Janusz Wojciechowski, ou un recours à la « réserve de crise » (un fonds de 450 millions d'euros pour aider les agriculteurs en cas d'instabilité des prix).

- 1041.6+3.68
Février 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
- 455+7.18
Février 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
- 626.5+1.18
Février 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
C’est aussi et surtout une dérogation aux nouvelles règles de la Politique agricole commune (PAC) qui se profile - et plus précisément à celles qui ont trait à son «verdissement». Des terres qui devaient être laissées en jachère pour promouvoir la biodiversité pourraient finalement être cultivées, pour y faire pousser des protéagineux - ces légumineuses riches en protéines. Julien Denormandie l’a encore assuré lundi 21 mars : l’UE doit coûte que coûte « assumer son rôle nourricier » - quitte à mettre de côté, un temps au moins, les règles environnementales dont l’UE se dote à la pelle et qui pourraient freiner le dopage de la production agricole des Vingt-sept.
Faire preuve de flexibilité
Dans le viseur des Etats se trouvent notamment les « plans stratégiques nationaux » de la PAC. Ce sont ces documents - contraignants - qui mettent en musique les règles encadrant les activités des agriculteurs. Lundi à Bruxelles, le ministre italien Stefano Patuanelli a ainsi clairement réclamé l’introduction plus de « flexibilité » dans la nouvelle PAC. Il a insisté sur l’idée que dans le cadre de la réponse à la pandémie de Covid-19, la Commission avait déjà su faire preuve de beaucoup de flexibilité. Selon lui, rien ne l’empêcherait donc d’en faire de même dans le domaine agricole en réponse à la guerre en Ukraine. Et pour son homologue espagnol Luis Planas Puchades, «la PAC a été établie pour garantir prévisibilité et sécurité alimentaire aux Européens, cela doit rester la priorité».
La stratégie dite «De la ferme à la fourchette», qui entend pour sa part réduire de moitié l'usage de pesticides et de 20% celui d’engrais d’ici à 2030, est aussi en danger. «Cette stratégie reposait sur un monde d'avant la guerre en Ukraine. Ses objectifs doivent être revus, en aucun cas l'Europe ne peut se permettre de produire moins», avait insisté le président (et candidat) Emmanuel Macron la semaine dernière.
Pour traduire en langage juridique cette stratégie, la Commission devait présenter, mercredi 23 mars, une révision de la directive sur l'utilisation durable des pesticides, ainsi que des mesures en vue de mieux protéger la biodiversité. Ces annonces-là ont été repoussées à l’été. Janusz Wojciechowski en reste néanmoins persuadé : « Il y a de la marge pour rendre le secteur agricole plus résistant. Je ne crois pas que les contributions aux stratégies [de verdissement] doivent être abandonnées et affaiblies. » C’est pourtant bien la direction qui semble être prise.
Ariane Tyché, à Bruxelles



