Chronique

Les leçons du Japon pour sécuriser les approvisionnements en métaux de ses entreprises

[Matière à penser] Face à l’absence de mines sur son territoire, le Japon multiplie les initiatives pour se pourvoir en métaux critiques. L’Usine Nouvelle s’est entretenu avec Hajime Wakuda, le président de l’Organisation japonaise pour les métaux et la sécurité énergétique (Jogmec). Et en a tiré quelques leçons.

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Poudre d'aimants à base de terres rares recyclés par MagREEsource
Face aux risques qui pèsent sur les chaînes d'approvisionnement en métaux critiques, Jogmec fait des stocks stratégiques de pas moins de 55 éléments.

S’assurer que les étals japonais soient toujours bien garnis en métaux. Cet objectif peut sembler familier aux oreilles des Européens qui, depuis la crise du Covid-19, font des approvisionnements en matières critiques un élément central de leur stratégie. Pour l’Organisation japonaise pour les métaux et la sécurité énergétique (Jogmec) – qui a été fondée en 2004  – l’idée n’est pas nouvelle. Au point que l’action de cette institution publique sert régulièrement de modèle aux nouveaux entrants dans la course aux métaux critiques. «Le Japon est un pays avec très peu de ressources, qu’elles soient minérales ou énergétiques, comme le pétrole et le gaz, donc nous allons à l’étranger», retrace Hajime Wakuda, le président de Jogmec que L’Usine Nouvelle a pu rencontrer.

Aujourd’hui l’institution se renforce autour de la transition énergétique, avec une «attention particulière envers les métaux critiques, dont le lithium, le cobalt et les terres rares», raconte le haut fonctionnaire. Panorama en trois leçons pour limiter les risques sur ces marchés particuliers, où acheter ce dont on a besoin n’est pas toujours simple.

1 - L’industrie et l’Etat doivent travailler main dans la main

Jogmec dispose de nombreux outils pour aider l’industrie japonaise. Profitant de l’appétence du secteur minier pour les montages complexes et les projets multi-partenaires, Jogmec propose des soutiens financiers et techniques pour identifier des gisements prometteurs dans le monde, puis peut fortifier des projets miniers via des prêts, des garanties de créances, voire des prises de participation directe. «Typiquement : nous commençons l’exploration nous-même, souvent en collaboration avec des entreprises junior qui ont la connaissance du terrain. Ensuite, nous demandons aux firmes japonaises de participer davantage au projet lors de la phase de développement», décrit Hajime Wakuda. Après un travail d’exploration initié en 2009, aux côtés de l’entreprise sud-africaine Platinum Group Metals (PTM), Jogmec a par exemple pris une participation de 75% avec la maison de commerce japonaise Hanwa pour investir dans la mine de platinoïdes Waterberg qu'opère l’entreprise minière sud-africaine.

«Jogmec est un peu un poisson pilote, puis des compagnies minières japonaises comme Sumitomo, Mitsui, Mitsubishi prennent le relais quand un lièvre a été levé», abonde Jean-Claude Guillaneau, directeur des relations institutionnelles au Bureau des recherches géologiques et minières (BRGM). Depuis des années, les entreprises spécialisées dans le commerce des matières premières – les fameuses sogo shosha – n’hésitent pas à investir pour garantir leur approvisionnements de fer, de cuivre ou de zinc. Des initiatives soutenues par Jogmec, qui affiche sa volonté d’aider les projets de mines ou de sites de raffinage métallurgique sur son sol. Notamment lorsqu’ils ont trait à la transition énergétique. Dès 2010, l’organisme a investi avec Toyota Tsusho (filiale du constructeur automobile du même nom) pour obtenir 25% d’un projet de lithium en Argentine. En 2023, il a mis en place un fonds de 105 milliards de yen (autour de 660 millions d’euros) pour subventionner directement des projets d’entreprises japonaises concernant les métaux critiques, tels les éléments de batterie ou les terres rares.

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2 - Il faut Descendre dans la mine

Si Jogmec déploie tous ces efforts, c’est que pour s’approvisionner en matières premières s’en remettre aux seuls marchés est risqué. Le Japon en a fait l’expérience en 2010, quand la Chine a suspendu ses exportations de terres rares. Un «vrai choc», tant ces éléments sont critiques pour l’électronique et la mobilité électrique, pointe Hajime Wakuda. Pour limiter la concentration de ce marché par la Chine, Jogmec a investi dès 2011 (aux côtés du japonais Sojitz) dans Lynas Rare Earth. Cette entreprise développe la mine de terres rares de Mount Weld, en Australie, ainsi qu’une raffinerie en Malaisie (aujourd’hui contestée pour ses rejets radioactifs). De quoi faire descendre la dépendance japonaise aux terres rares chinoises de 80% à 60%, chiffre le patron de Jogmec. En mars 2023, un investissement supplémentaire d’environ 125 millions d’euros a permis aux deux partenaires de s’assurer un droit privilégié sur 65% de la production de Lynas. «C’est une logique d’ économie de guerre, commente Jean-Claude Guillaneau. Même si ça revient plus cher, Jogmec garde ainsi la possibilité de produire de manière intensive si jamais un blocage gêne l’industrie».

Hajime Wakuda défend ainsi une politique volontariste. «Les offtakes [contrats d’enlèvement, par lesquels une entreprise s’engage à prendre une partie de la production d’un fournisseur] sont très importants car acheter des matières premières physiques est nécessaire, explique-t-il. Mais participer à des projets de production est aussi essentiel car cela permet d’avoir un impact sur les prix et sur la prise de décision.»

Jogmec mise aussi sur l’exploitation minière des fonds marins, malgré ses impacts écologiques contestés. «Nous développons des technologies pour creuser sous la mer et faire remonter le minerai, ce qui est un réel défi technique : nous ne sommes pas encore au niveau de l’activité commerciale», commente Hajime Wakuda. Lui entrevoit toutefois un premier développement industriel «au cours de la décennie.»

3 - Avoir des stocks… et des partenariats

L’institution mise aussi sur un panel d’outils diplomatiques et commerciaux bien connu dans les hydrocarbures. Mais doit adapter ses méthodes. «Du côté de la sécurité énergétique, nous avons établi une politique de stockage et d’échange d’informations dans le cadre de l’Agence internationale de l’énergie. Mais le pétrole est une commodité relativement simple, avec des prix déterminés sur un marché de grande taille. Au contraire : chaque métal est différent, les marchés sont petits et n’ont pas toujours de prix officiel, et la qualité des métaux peut même se dégrader lorsqu’ils sont stockés trop longtemps», décrit Hajime Wakuda. De quoi donner des maux de tête à l’agence. En 2020, le Japon a renforcé sa politique de stocks, qui concernent désormais 55 éléments jugés critiques, pour lesquels Jogmec (en combinaison avec les industriels privés) doit disposer de réserves suffisantes pour répondre aux éventuelles disruptions (sans dévoiler ses possessions réelles) pendant 2 à 6 mois.

L’agence multiplie aussi les partenariats diplomatiques avec divers pays producteurs de métaux, pour favoriser les accords commerciaux, par exemple en Australie et en Amérique Latine. En août, l’agence a fait un grand tour en Afrique, pour développer des opérations en Zambie et en Namibie, avancer sur l’exploration en Angola et en République démocratique du Congo, ou suivre la mine de nickel et de cobalt d’Ambatovy, détenue en majorité par des entreprises japonaises et coréennes à Madagascar. «En juillet nous avons signé un partenariat avec l’Union européenne. L’objectif est de construire une chaîne d’approvisionnement sûre, et construire une alliance des pays consommateurs, permet de doubler le marché», explique tout de même le haut fonctionnaire. Parmi les axes de travail : multiplier le partage d’information et les co-investissements avec les pays européens.

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