« La sobriété énergétique, ce n’est pas produire moins et faire le choix de la décroissance. C’est éviter les consommations inutiles et ne pas consommer tous au même moment », insiste la Première ministre Élisabeth Borne. Mais pour son ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, « il ne s’agit pas juste de faire quelques économies d’énergie dans les semaines qui viennent ». Selon lui, la crise énergétique actuelle n’est pas conjoncturelle, mais structurelle.
Si les prix du gaz et de l’électricité ont atteint des sommets depuis l’été 2021, avec la reprise économique post-Covid suivie de la guerre en Ukraine, la transition énergétique en marche va obliger à repenser les systèmes énergétiques mondiaux, en remplaçant les centrales électriques à charbon et au fioul par des renouvelables, le gaz naturel par de l’hydrogène vert et en reconstruisant du nucléaire. « Il n’y aura pas de retour à la normale. Nous allons changer de mode de consommation, nous allons changer d’énergie », prévient Bruno Le Maire. Mais d’abord, il faut passer les prochains hivers sans gaz russe. Pour y parvenir, le gouvernement a présenté le 6 octobre un plan de sobriété qui vise à collectivement réduire de 10 % nos consommations d’énergie en deux ans. Il a un triple objectif.
Le premier est d’éviter les coupures d’électricité ou les délestages de gaz cet hiver et le prochain. Même si la France a diversifié ses approvisionnements en gaz naturel, augmenté les capacités de ses terminaux méthaniers, lancé l’installation d’un terminal flottant (FSRU) au Havre pour 2023 et rempli ses stocks de gaz à 99 % à l’entrée de l’automne, le risque de délestage n’est pas nul. Les 130 térawattheures (TWh) de réserves de gaz ne représentent que deux tiers de la consommation hivernale des PME et des particuliers. Il faudra aussi alimenter l’industrie et le tertiaire, qui se chauffe encore massivement au gaz.
La moitié des réacteurs nucléaires à l’arrêt fin septembre

- 1.2539+3.07
3 Avril 2026
Gazole France HTT€/litre
- 69.4+7.26
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en dollars$ USD/baril
- 2.2337+2.05
3 Avril 2026
Gazole France TTC€/litre
La crise de la corrosion sous contrainte sur le circuit primaire de refroidissement d’une douzaine de réacteurs durera bien trois ans.
— Cédric Lewandowski, directeur du parc nucléaire et thermique d’EDF
Côté électricité, la situation est encore plus tendue. La moitié des réacteurs nucléaires d’EDF étaient à l’arrêt à la fin septembre, pour cause de maintenance et d’un problème « inattendu, inédit et sérieux », selon l’Autorité de sûreté du nucléaire, de corrosion sous contrainte sur le circuit primaire de refroidissement d’une douzaine de réacteurs, dont les plus puissants du parc. Ces fissures nécessitent de remplacer des tronçons entiers de canalisations en zone irradiée. Pas si simple. EDF promet de revenir à plus de 95 % de disponibilité du parc début février, mais peine à tenir son planning. Et les arrêts pour maintenance ou réparation reprendront immédiatement après. « La crise de la corrosion sous contrainte durera bien trois ans », prévient Cédric Lewandowski, le directeur du parc nucléaire et thermique d’EDF.
Pour pallier le manque probable d’électricité lors des pics de consommation hivernaux, un appel d’offres pour de l’effacement diffus, permettant de piloter les consommations de chauffage chez les particuliers, a aussi été lancé en avril. Résultat, pour passer l’hiver, le gestionnaire du réseau électrique français, RTE, dispose d’une réserve de 3,9 gigawatts (GW) d’effacement, dont 500 mégawatts (MW) diffus. C'est bien, mais pas suffisant. L’été dernier, le gouvernement a donc aussi lancé des groupes de travail « sobriété » dans l’administration, les collectivités locales et les divers secteurs de l’économie pour identifier d'autres leviers d’économies d’énergie. La synthèse des travaux a été présentée début octobre. Ils doivent permettre d’économiser environ 3 % (50 TWh) de notre consommation d’énergie annuelle (1 600 TWh).
RTE a également élaboré une météo de l’électricité, Ecowatt, sur le modèle de Bison futé. Les alertes rouges seront diffusées par les médias et quelque 90 grandes entreprises qui ont signé la charte Ecowatt s’engagent à réduire davantage leur consommation lors des pointes. Enfin, une campagne de communication « Chaque geste compte » incitera les Français aux écogestes. Grâce à ce plan sobriété, en cas d’hiver classique il n’y aurait pas de coupure, assure RTE. Si l’hiver est rigoureux, la France comptera sur la solidarité européenne, notamment sur l’électricité produite par l’Allemagne, qui va prolonger de six mois la vie de ses trois derniers réacteurs nucléaires en échange de l’envoi de gaz par la France.
La situation singulière de la France
Deuxième objectif, cette grande « chasse au gaspi » vise à faire baisser les prix de l’électricité, qui ont dépassé 1 000 euros par mégawattheure (MWh), et du gaz, qui a bondi à 200 euros/MWh, contre 30 à 40 euros avant la guerre en Ukraine. Il faut rassurer les marchés – qui ont tendance à spéculer sur les risques de pénurie – sur le maintien de l’équilibre entre offre et demande. La Commission européenne a demandé aux États membres de réduire la consommation d’électricité d’au moins 5 % aux heures de pointe, pas tant pour éviter les coupures que parce que l’électricité est plus chère. « C’est une mesure de nature à calmer les marchés et à faire baisser les prix », explique Bercy.
Une mesure insuffisante en France, qui est dans une situation « singulière » sur le prix de l’électricité, admet le gouvernement. « Du fait du parc nucléaire et de l’envol des prix du gaz, le prix de gros de l’électricité est passé de 50-70 euros/MWh en 2021 à 300 euros en 2022. Et il devrait grimper à 517 euros en 2023, alors qu’il sera autour de 194 euros en Espagne. » Une envolée due en partie à la spéculation. « On a l’impression que le marché a basculé dans l’idée que seul un scénario extrême s’est imposé, alors même que le niveau de risque ne permet pas de justifier des prix aussi élevés », analyse Thomas Veyrenc, le directeur de la stratégie et de la prospective de RTE.
Si les conditions météo de l’hiver sont normales, le nombre de signaux Ecowatt sera inférieur, assure l’énergéticien. Le plus probable serait de zéro à deux alertes rouges. Pour rassurer les marchés, il faut prouver que la France va savoir maîtriser sa consommation, mais aussi qu’EDF « tiendra sa trajectoire de redémarrage des réacteurs », explique Emmanuelle Wargon, la présidente de la Commission de régulation de l’énergie. L’Allemagne en doute.
Parallèlement, pour juguler l’inflation, l’Europe tente de mettre en place des achats groupés de gaz et négocie avec des pays producteurs, comme la Norvège, pour qu’ils baissent les prix. Elle a aussi décidé de taxer les super bénéfices réalisés par les producteurs d’électricité, en fixant un plafond à 180 euros/MWh. En France, l’opération devrait rapporter entre 5 et 7 milliards d’euros à l’État. « L’intégralité de la rente ira au soutien des entreprises et des collectivités locales qui n’arrivent pas à payer leurs factures », assure Bruno Le Maire. Le bouclier tarifaire, qui a contenu la hausse des prix du gaz et de l’électricité à 4 % en 2022 et la limitera à 15 % en 2023, ne protège que les particuliers et les TPE, qui bénéficient encore du tarif régulé de vente.
Chômage partiel, retour au charbon et au fioul
Pour les électro-intensifs, une enveloppe de 3 milliards d’euros était prévue, mais le dispositif, trop complexe et plafonné à 50 millions d’euros, a dû être simplifié. Il n’avait pas empêché plusieurs industriels d’arrêter la production, de recourir au chômage partiel et, horreur climatique, de repasser au charbon ou au fioul. Au 1er novembre, il a été remplacé par un guichet unique avec des subventions allant jusqu’à 100 millions d’euros, sous réserve de l’accord de Bruxelles. L’État viendra aussi en caution sur les nouveaux contrats de fourniture d’énergie et la Commission de régulation de l’énergie publiera un prix de référence de l’électricité permettant notamment aux PME de comparer les offres.
Le plan de sobriété a un troisième objectif. « C’est la première marche sur la trajectoire de réduction de 40 % de nos consommations d’énergie, qui, comme le montrent les experts, doit nous permettre d’atteindre la neutralité carbone en 2050 », explique Agnès Pannier-Runacher, la ministre de la Transition énergétique. Pour les marches suivantes, les mesures d’économie d’énergie et d’efficacité énergétique prévues, même amplifiées et pérennisées, ne devraient pas suffire. L’électrification des usages, en particulier de la mobilité, non plus.
Les scénarios de l’Agence de la transition écologique (Ademe), du think tank Shift Project et de l’association Negawatt, qui prennent en compte toutes les énergies et les matières premières nécessaires à la transition écologique, démontrent qu’il faudra aussi produire moins. Donc appliquer la sobriété au pied de la lettre.
Les plans de sobriété ailleurs en Europe
Allemagne
Le chauffage est limité à 19°C depuis le 1er septembre dans les administrations, à 12°C dans les lieux où les employés exercent un travail physique intensif et éteint dans les couloirs. Il n’y a plus d’eau chaude dans les bâtiments publics et l’éclairage de nuit y sera interdit. Les publicités lumineuses seront éteintes entre 22 heures et 6 heures. L’illumination des édifices publics est aussi réduite. À Berlin, deux cents sont concernés.
Autriche
L’éclairage publicitaire est interdit après 22 heures et l’éclairage public réduit de 25 % à partir de 22 heures dans les zones à faible trafic et de 50 % à partir de minuit. La température dans les bureaux municipaux et les ministères est limitée à 19°C. Une campagne va inciter les Autrichiens à baisser le chauffage de 2°C et à diminuer leur vitesse de 10 km/h.
Espagne
Les fonctionnaires sont incités au télétravail. La climatisation dans les bâtiments publics est limitée à 27°C depuis l’été dernier et le chauffage à 19°C, chaque fois que cela sera possible.
Finlande
Une campagne de communication « Un degré de moins » a été lancée le 10 octobre pour appeler les Finlandais à réduire la température de leur chauffage cet hiver et à passer moins de temps sous la douche et dans leurs chers saunas. Mais aussi pour les encourager à ne plus chauffer leurs garages et à limiter autant que possible l’usage des objets connectés.
Italie
La température dans les bâtiments industriels devra baisser de 1°C, à 17°C, tandis que dans les autres bâtiments elle sera limitée à 19°C. La période de chauffage est raccourcie de quinze jours et la durée quotidienne limitée à cinq heures dans les régions les plus chaudes, le pays étant divisé en six zones. Une campagne incitera les Italiens à raccourcir leurs douches, à utiliser des climatiseurs pour le chauffage et à installer des panneaux solaires pour l’eau chaude.
Suède
De nombreux saunas ont été fermés et les lumières qui décorent le pont de l’Øresund, qui relie par la mer Copenhague, au Danemark, à Malmö, en Suède, sont éteintes. L’éclairage public sera arrêté après minuit, y compris les décorations de Noël. Le chauffage sera limité à 19°C dans les écoles et 18°C dans les églises.



