Depuis le début de la guerre commerciale lancée par Donald Trump, la menace d’une taxation spécifique des puces n’a jamais cessé de planer. Si ces composants électroniques ont pour l’instant été épargnés par les droits de douane décidés le 2 avril, finalement suspendus pour 90 jours, le président américain a toujours affirmé avoir ce secteur dans son viseur. Mi-avril, la menace est devenue plus réelle.
Le ministre américain du Commerce a évoqué de nouveaux droits de douane sur les semi-conducteurs d’ici un à deux mois. Donald Trump parlant même d’une annonce «dans la semaine». Avec quel objectif ? Et quels impacts sur les fabricants européens, asiatiques, mais aussi américains ? Si une évaluation précise des conséquences est difficile à faire, voici en cinq points les enjeux d'une telle décision.
Des droits de douane pour forcer une relocalisation
Nvidia, AMD, Qalcomm, Broadcom... La tech américaine compte des leaders des semi-conducteurs. Mais ces sociétés sont «fabless», c’est-à-dire sans usine. Elles font fabriquer les puces qu’elles conçoivent, par des fonderies... majoritairement asiatiques. C’est ainsi que s’est construite l’industrie des semi-conducteurs, avec des acteurs différents pour chacune des trois grandes étapes de fabrication : les concepteurs, surreprésentés aux Etats-Unis ; les fabricants, qui se concentrent en Corée du Sud, à Taïwan, en Chine et au Japon ; les assembleurs et testeurs de puces, très majoritairement chinois. Cela a créé une chaîne d’approvisionnement mondialisée et interdépendante, une puce pouvant passer par trois ou quatre pays avant d’arriver chez le client final aux Etats-Unis.

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D’après l’association de l’industrie des semi-conducteurs (SIA), la part des Etats-Unis dans la production mondiale de semi-conducteurs est tombée de 37% en 1990 à 10% en 2022. Un déclin qui rend les concepteurs américains de puces, et plus globalement toute la tech américaine, très dépendants des acteurs asiatiques. C’est cette dépendance que la Maison Blanche veut réduire, en forçant, par la surtaxe, une relocalisation des usines de production.
Les pays alliés, plus pénalisés que la Chine
D’après une note de 2024 du Trésor français, l’Asie pèse près de 60% des exportations mondiales de semi-conducteurs. Les deux plus gros fondeurs au monde sont le taïwanais TSMC et le sud-coréen Samsung Electronics, qui comptent parmi leurs clients Apple, Tesla, Nvidia, AMD... Pour éviter les répercussions des droits de douane sur leur économie, Taïwan et la Corée du Sud ont déjà ouvert des négociations avec Washington. Sans empêcher Séoul d’annoncer un plan d’aide de 4,9 milliards de dollars pour son industrie des semi-conducteurs.

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L’Asie du Sud-Est sera aussi affectée, Singapour, la Malaisie, le Vietnam et les Philippines pesant pour 23% des exportations mondiales de semi-conducteurs. La Chine le sera aussi certainement. Mais plus à travers des acteurs de petite ou moyenne taille, positionnés sur l’assemblage et les tests, qu’à travers le groupe SMIC, son plus gros fondeur et le cinquième mondial. «SMIC vend de plus en plus de puces ciblées vers la demande chinoise, observe Arrian Ebrahimi, auteur de la newsletter sur les semi-conducteurs Chip Capitols et de plusieurs analyses pour l’Ifri, dont une sur la production chinoise de puces. Ces trois dernières années, le marché domestique est passé de 60 à 90% de son activité.» Il faut dire que SMIC est visé par un embargo américain depuis 2020, la rivalité sino-américaine, en particulier sur les hautes technologies, ne datant pas d’hier. Entre 2017 et 2021, la part des Etats-Unis dans les exportations chinoises de semi-conducteurs est passée de 2,6% à 1,1%.
De nouvelles usines déjà annoncées
Avant même de mettre sa menace à exécution, Donald Trump a engrangé plusieurs victoires. Lundi 14 avril, Nvidia a annoncé qu’il allait fabriquer certains de ses produits entièrement aux États-Unis. Une première. Le leader américain des puces pour l’intelligence artificielle (IA) précise avoir lancé la construction de deux usines de fabrication de superordinateurs au Texas avec les taïwanais Foxconn et Wistron. Il vise un démarrage de la production dans 12 à 15 mois.
Début mars, TSMC annonçait lui un nouveau plan d’investissement de 100 milliards de dollars aux États-Unis. Le fondeur taïwanais va se doter de trois usines en Arizona. Lors de la présentation des résultats trimestriels, mercredi 17 avril, la direction a rappelé qu’en tant qu’entreprise privée, TSMC répond aux besoins de ses clients et non aux injonctions politiques. Or il est vrai que ses clients américains lui demandent depuis longtemps de muscler sa production aux Etats-Unis – de crainte qu’un tremblement de terre ou une invasion de Taïwan par la Chine ne paralyse ses usines locales. S’il est difficile de savoir si la menace de Trump a pesé dans le calendrier ou l'ampleur des investissements, cette annonce reste une victoire pour le président américain, selon qui Taïwan a «volé» l’industrie des semi-conducteurs aux Etats-Unis.
Les contradictions de la politique de Trump
La volonté d’inverser le déclin de la production américaine de semi-conducteurs était déjà un objectif affiché par Joe Biden, qui a lancé en 2022 le Chips act, doté de 53 milliards de dollars pour soutenir la recherche et la production de puces sur le sol américain. De quoi susciter 23 nouveaux projets d’usines de puces, portés notamment par les fondeurs américains Global Foundries et Intel, ou encore par le taïwanais TSMC. De quoi, aussi, montrer, trois ans plus tard, que cette relocalisation se heurte à plusieurs difficultés, dont une pénurie de main-d’œuvre qualifiée.
A ces obstacles s’ajoutent désormais les incohérences de Donald Trump. «Les droits de douane vont faire augmenter le coût de production des semi-conducteurs sur le sol américain car ils concernent aussi les équipements de fabrication», alerte ainsi Arrian Ebrahimi, qui rappelle que figurent parmi les leaders de ces équipements le champion néerlandais ASML et les japonais Nikon et Canon. Surtout, le nouveau locataire de la Maison Blanche a déclaré mi-mars vouloir mettre fin au Chips act. Une incompréhension pour tout le secteur. «Donald Trump peut-il annuler des subventions déjà contractées mais pas encore distribuées ? On ignore la réponse mais on s’attend à des litiges», rapporte Arrian Ebrahimi.
Des effets surtout indirects pour la filière européenne
Quelles conséquences pour l’Europe et la France ? D’après la SIA, le poids du Vieux continent dans la production mondiale de semi-conducteurs n’était que de 8% en 2022. Mais dans ce petit paysage, la France occupe une place importante, puisqu’elle compte deux des principaux fabricants européens de semi-conducteurs : STMicroelectronics – qui fait face à l’allemand Infineon et au néerlandais NXP – et Soitec. Selon la fédération française de la filière, Acsiel, les producteurs français de semi-conducteurs ont réalisé 4 milliards d’euros de chiffres d’affaires en 2023, dont 80% à l’export. Mais «les Etats-Unis représentent moins d'un tiers des exportations», évalue Stéphane Martinez, président d’Acsiel. La filière redoute donc plutôt une baisse de la demande, liée à la taxation des produits embarquant les semi-conducteurs, et l’arrivée des puces chinoises en Europe, si le marché intérieur décline ou devient saturé.



