Le 24 avril, la France aura à sa tête un nouveau Président ou une nouvelle Présidente. Bien sûr, il y a la guerre aux portes de l’Union européenne et son urgence sera de gérer cette situation sur le plan diplomatique. Mais sur le volet économique, la crise ne conduit qu’à renforcer l’enjeu de souveraineté industrielle. Les chantiers que nous avons identifiés pour y parvenir ne concernent pas les cent premiers jours, car ce temps-là n’est pas celui de l’industrie. Ce sont des chantiers de fond, qui prendront du temps. Différentes options politiques peuvent les résoudre et ils appellent à une pluralité d’actions. Nous avons volontairement limité à trois ces grandes missions : orienter les compétences, accompagner la transition écologique, permettre le renouvellement de l’offre industrielle française. Au fil d’une plongée dans six régions de France, en partageant les préoccupations d’acteurs de l’industrie dans des métropoles, villes moyennes et zones rurales, se dessinent les défis.
Former et informer sur les métiers techniques
Chez tous les industriels rencontrés, bien plus que les impôts de production qui coalisent les demandes des états-majors parisiens, le souci récurrent porte sur la pénurie de compétences. Dans son dernier ouvrage, Pour en finir avec le déclin (Odile Jacob), l’économiste Patrick Artus fait de la montée en compétences des Français la condition sine qua non d’un renforcement de l’économie française. « Tout programme présidentiel doit en faire son fil rouge, détaille-t-il à L’Usine Nouvelle.Car du niveau de compétences des Français dépendent le taux d’emploi, la force de l’industrie, l’équilibre du commerce extérieur, la réduction des inégalités, celle du déficit public… » Or, la France est reléguée à la 21e place sur 28 de l’indice Piaac de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui mesure le niveau de compétences des adultes. Les jeunes Français sont par ailleurs avant-derniers de l’OCDE en sciences dans la dernière enquête Timss sur les acquis scolaires. Ils se tournent peu vers des diplômes scientifiques, qui ne pèsent que 20 %, contre 45 % en Allemagne, quand ces métiers recrutent.
Tout programme présidentiel doit faire du niveau de compétences des Français son fil rouge. Car en dépendent le taux d’emploi, la force de l’industrie, l’équilibre du commerce extérieur, la réduction des inégalités, celle du déficit public...
— Patrick Artus, économiste
Le prochain Président et son gouvernement devront s’atteler à l’école, à laquelle il incombe de procurer à tous des compétences en mathématiques, en compréhension de texte et en utilisation d’un ordinateur. Car améliorer l’employabilité de jeunes sortis du système éducatif sans bases est coûteux. Durant son quinquennat, Emmanuel Macron a débloqué près de 15 milliards d’euros dans un Plan d’investissement dans les compétences (PIC). « Les bénéficiaires du PIC sont trop éloignés de l’emploi pour intéresser les employeurs », confie sans détour le dirigeant d’un grand organisme de formation. Un constat d’échec glaçant, qui prouve que le problème doit être pris à la racine. Patrick Artus prône une révolution pédagogique : « On ne peut pas continuer à enseigner comme au XIXe siècle. Il faut un enseignement moins vertical et plus collaboratif, dans lequel les élèves sont actifs, ne s’ennuient pas et prennent confiance en eux. » Pour améliorer le niveau scientifique général, il suggère de renforcer la culture scientifique des enseignants, plutôt issus de filières littéraires.
Au-delà de la transmission des savoirs, c’est l’orientation qui ne fonctionne pas. Stéphane Mousset, le gérant d’Alterim, une petite société de travail temporaire de Vierzon (Cher), se dit « étonné que nombre de jeunes diplômés ne veuillent pas travailler dans les métiers pour lesquels ils ont été formés ». Sa collaboratrice, Sylvie David, estime qu’il faudrait « apporter une vision territoriale aux jeunes, car beaucoup veulent rester dans leur région ». Elle suggère de mieux faire connaître les salaires, « meilleurs pour un électricien ou un technicien de maintenance que pour un employé administratif, voire un professeur ».
Pour Damien Brochier, expert formation-emploi au Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Cereq), « il faut dépasser cette vision héritée de la Libération, partagée à la fois par l’Éducation nationale et par l’entreprise, selon laquelle l’école, au centre du pacte républicain, peut tout ! À chacun d’assumer sa part de responsabilité : l’Éducation nationale doit proposer un socle de compétences de base et les entreprises être mises à contribution par des formations professionnalisantes. Elles ne peuvent pas demander à l’école de former à chacun de leurs métiers. Le système éducatif est trop lent à évoluer, il ne peut pas suivre les changements technologiques. » Avec la mutation des métiers, il faut échanger, travailler en réseau, à l’image des campus des métiers et des qualifications animés par l’Éducation nationale, avec l’implication forte des professionnels qui proposent des formations aussi bien initiales que professionnelles.
Accompagner la transition écologique
Au-delà des compétences, l’enjeu de l’industrie française est de sortir par le haut de la nouvelle ère ouverte par la transition écologique. « Avec les mutations en cours, notre industrie a une occasion de se refaire », déclarait en début d’année le président de France Industrie, Alexandre Saubot. Si la baisse des émissions est une contrainte, la prise en compte de la finitude de ressources dans un monde qui, selon l’OCDE, comptera 9 milliards d’habitants en 2050, recèle aussi des opportunités. Mais il faudra passer d’une économie linéaire, qui consiste à extraire, produire, consommer puis jeter, à une économie circulaire et décarbonée. L’industrie française peut y trouver un nouveau levier d’activité, comme en témoignent le développement de sites de proximité dans le textile comme celui de Chamatex, en Ardèche, les trois projets de gigafactories de batteries et l’essor de la fabrication française d’électrolyseurs.
« L’économie circulaire relance l’industrie aux États-Unis et en Europe », a déclaré en janvier à L’Usine Nouvelle Mark Costa, le PDG américain d’Eastman, justifiant son investissement de 850 millions d’euros pour créer un site de recyclage de plastiques en France.
L’industrie peut aller chercher dans la transition une compétitivité qui ne sera pas assise sur les coûts, mais sur l’innovation. Sans se voiler la face sur le coût de cette transition, qu’il faudra partager, car « l’objectif de neutralité carbone va accélérer l’obsolescence du stock de capital », comme l’explique l’économiste Jean Pisani-Ferry. En clair : conduire à fermer certains sites. L’État jouera son rôle en accompagnant ces évolutions, en soutenant les innovations, en mettant en œuvre les infrastructures de cette nouvelle économie (bornes de recharge, hubs territoriaux d’hydrogène, adaptation des réseaux électriques aux renouvelables…). Et surtout en menant à bien le chantier prioritaire pour tous les industriels rencontrés, l’approvisionnement en énergie décarbonée et compétitive, que la crise ukrainienne a encore renforcé. RTE a chiffré les besoins en électricité à 2050, dans un scénario central, à 755 térawattheures contre 470 aujourd’hui.
Sur sa table, le président trouvera le dossier de la sécurisation des finances d’EDF, que ce soit pour le Grand carénage ou pour la construction de nouvelles centrales nucléaires et la refonte du marché européen de l’électricité. Quel que soit le mix électrique envisagé, « il faut éviter les guerres de religion entre nucléaire et renouvelables et diversifier car les prévisions de coût sont incertaines, estime Matthieu Glachant, économiste de l’environnement à Mines ParisTech. Il y a dix ans, personne ne pensait que les coûts du photovoltaïque s’effondreraient et que ceux du nucléaire seraient revus autant à la hausse. En énergie, il faut privilégier le learning by doing au-delà du learning by searching. »
Densifier le tissu industriel
À quoi pourra-t-on juger la réussite de la politique industrielle du quinquennat à venir ? Au redressement de la balance commerciale, répond le locataire sortant de Bercy, Bruno Le Maire, alors que l’industrie continue de perdre des parts de marché. Une partie des problèmes est fiscale, comme le rappelle le patronat, qui milite pour ramener les impôts de production dans la moyenne européenne. Mais pas seulement. La fragilité du tissu industriel français est aussi une question de nombre de bataillons. En vingt ans, le secteur a perdu 24 % de ses entreprises de plus de 20 salariés, souligne Rexecode. L’Allemagne, dans le même temps, a réussi à conserver le même nombre d’entreprises.
Pour accroître le vivier d’entreprises industrielles, il s’agit d’abord d’en créer de nouvelles. C’est tout l’enjeu de la dynamique autour des start-up industrielles, qui devra se poursuivre pour combler les failles des marchés dans leur financement. Malgré l’excellence de la recherche et les 7 milliards d’euros dédiés au crédit d’impôt recherche, l’innovation affiche des résultats médiocres, pointe l’OCDE. Ce que reconnaît Christophe Millière, le directeur de l’IRT M2P, en Lorraine, qui regrette « trop de strates différentes et des liens encore faibles entre laboratoires de recherche et industriels, faute de valoriser ces parcours dans le CV des chercheurs ». À l’autre bout du spectre, « la transmission d’entreprises reste plus chère qu’ailleurs et la doctrine fiscale n’est pas stable. Or garder des centres de décision français est justement ce qui nous manque », appuie Frédéric Coirier, le coprésident du Mouvement des entreprises de taille intermédiaire (Meti).
À côté du soutien aux secteurs stratégiques, déjà engagé par France 2030, le renouveau de l’industrie se joue à l’échelle des territoires. Modernisation des équipements, attractivité des territoires, compétences, gestion du foncier… L’État doit prendre sa part en stimulant les écosystèmes locaux, en articulant mieux son action avec les régions. Les pouvoirs publics doivent « sortir de leur rôle de guichet et de banquier » pour davantage « coproduire des projets avec les entreprises », plaide Laurent Cappelletti, professeur au Cnam, dans un rapport remis au Haut-Commissaire au plan. Les industriels que nous avons rencontrés réclament aussi moins de lourdeur, de paperasse, plus de dialogue avec les administrations, alors que la capacité à investir vite pour être le premier sur le marché devient un facteur déterminant de la course mondiale. Relancer la sempiternelle bataille de la simplification, jamais vraiment achevée, ne sera pas la moindre des tâches pour le prochain locataire de l’Élysée.
Anne-Sophie Bellaiche, Solène Davesne et Cécile Maillard
Le retour des contraintes budgétaires
La guerre en Ukraine a obligé à nouveau le gouvernement à sortir le carnet de chèques. Avant le plan de résilience, la facture pour limiter la flambée des coûts de l’énergie était déjà évaluée par Bercy à 22 milliards d’euros. Avec ces dépenses, la marge de manœuvre budgétaire du quinquennat à venir risque de réduire comme peau de chagrin. Le « quoi qu’il en coûte » débloqué face à la crise du Covid a fait bondir la dette à 113,5 % du PIB en 2022.
La Cour des comptes s’alarme surtout de la dégradation du déficit structurel, à - 5 points de PIB cette année. Si la plupart des mesures d’urgence seront temporaires, de nouvelles dépenses pérennes ont été engagées en 2021 et 2022, notamment pour le Ségur de la santé. Parallèlement, les recettes fiscales ont été réduites par l’allégement des impôts de production et la poursuite de la baisse de l’impôt sur les sociétés et de la taxe d’habitation.
Résultat, il sera difficile d’éviter « des efforts sans précédent de maîtrise de nos dépenses publiques », prévient Pierre Moscovici, qui préside la Cour des comptes. Ramener le déficit public à 3 % en 2027 nécessiterait un effort de maîtrise des dépenses publiques deux fois plus important en volume qu’entre 2010 et 2019, soit 9 milliards d’euros d’économies supplémentaires chaque année. Et cela sans tenir compte d’un possible ralentissement de la croissance lié à l’Ukraine. Les lendemains de campagne pourraient être compliqués pour le ou la futur(e) Président(e).



