Les armes de Suez pour contrer Veolia

Le soutien des syndicats, l’arrivée du fonds Ardian, les suppressions d’emplois... Autant d’arguments développés chez Suez pour contrer le projet de Veolia, même si les chances sont minimes.

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La future usine Suez Loop
La future usine Suez Loop tombera-t-elle dans l'escarcelle de Veolia?

Lundi 5 octobre, la première saison de la série Veolia Suez pourrait prendre fin et tout laisse à penser que Veolia devrait emporter la mise en reprenant les 29,9 % de parts de d’Engie (sur 32%) chez Suez. Le conseil d’administration d’Engie a validé, le 30 septembre le projet de Veolia:

ce dernier a amélioré son offre en proposant de racheter chaque action à 18 euros au lieu de 15,50 euros dans l’offre initiale, soit un gain d’environ 500 millions d’euros pour l’énergéticien.

Antoine Frérot, le PDG de Veolia, a également proposé une période de six mois de négociations avant de déclencher une OPA amicale. Si ce dernier avait annoncé depuis quelques semaines que son offre n’était valable que jusqu’à minuit, il a dû manger son chapeau et accepter un délai supplémentaire jusqu’au 5 octobre, afin de formaliser les modalités de son engagement de ne pas lancer d’offre publique d’achat hostile sur les titres de Suez qui resteront à acheter (70,1 % du capital). 

L’atout Ardian

Mais Suez, que l’on croyait définitivement hors jeu, a sorti du chapeau le fonds d’investissement Ardian (ex-Axa Private Equity). Un fonds qui compte 690 employés et est responsable de la gestion ou du conseil de 100 milliards de dollars d'actifs. Son expérience dans l’eau se limite à une participation de 20 % dans le capital de Saur entre 2007 et 2012.

Si Jean-Pierre Clamadieu, le président du conseil d’administration d’Engie, a déclaré avoir reçu un document très flou avec "une vague marque d’intérêt", la direction de Suez parle d’un réel projet et les représentants des salariés de Suez ont applaudi des deux mains. "Nous sommes très contents qu’il y ait une offre alternative à Veolia pour éviter le démantèlement de Suez et la suppression de milliers d’emplois", analyse Franck Reinhold von Essen, secrétaire CGT du Comité d’entreprise européen de Suez pour l’Usine Nouvelle.

Si l'enthousiasme de la CGT pour l’arrivée d’un fonds d’investissement peut surprendre, Franck Reinhold von Essen le justifie par le fait qu’Ardian serait minoritaire au capital de Suez alors que le fonds Meridiam, "qui n’a géré aucune entreprise hormis Allego [intégrateur et exploitant de bornes électriques pour véhicules électriques, ndlr] prendrait toute l’activité eau de Suez en France. Avec Ardian, on évite le démantèlement". Il reproche également au gouvernement et au Président de la République d’avoir soutenu mordicus le projet d’Antoine Frérot. "Jupiter est devenu Neptune, le dieu de l’eau douce", a-t-il ajouté sous forme de boutade.

Les craintes pour l’emploi

Le syndicaliste dénonce également ce calendrier précipité et un référé a été déposé par le CSE. Le verdict sera rendu le 9 octobre après la décision d’Engie. "C’est tout de même dommage de plier le sort du numéro 2 mondial des services à l’environnement en cinq jours et il est étrange que le lendemain de l’annonce d’Engie, Veolia avait déjà un projet ficelé. Le surlendemain, le gouvernement donnait son aval."

Sur l’emploi, les salariés de Suez ne croient absolument pas au mirage annoncé par Antoine Frérot. "Il ne garantit que le légal, c’est-à-dire que l’emploi ne sera maintenu que jusqu’en 2023." Chez Suez, on estime la casse sociale à 10 000 emplois et on rappelle que Veolia a supprimé un quart des emplois dans l’eau en France au cours des six dernières années, via notamment trois plans sociaux.

Un micro-acteur sans le soutien de la R&D

Autre argument contre le projet de Veolia, "l’entité Suez Eau France, rachetée par Meridiam, deviendrait un micro-acteur par rapport à Veolia, cantonnée au marché français, sans le soutien de la R&D d’un Groupe entier, explique un spécialiste du secteur. Le Centre International de recherche sur l'eau et l'environnement (CIRSEE) perdrait la puissance d’innovation d’un réseau dense et international de chercheurs répartis sur 17 centres de recherche et innovation dans le monde." De plus, dans certains pays, les contrats de Suez pourraient être dénoncés car il existe des clauses en cas de changement d’actionnaire. Un contrat gagné par Suez au détriment de Veolia poserait forcément des questions aux clients qui ne voulaient pas du concurrent français.

La peur de la concurrence chinoise

Dans son projet, Antoine Frérot a mis en avant le danger de la concurrence chinoise qui pourrait s’installer dans quelques années et tailler des croupières aux deux champions français. A ses yeux, il est préférable d’avoir un leader plus puissant. Un argument réfuté du côté de Suez. Certaines sources proches du dossier rappellent que les Chinois sont présents dans la construction à faible valeur alors que Suez est essentiellement axé sur le service. 

Actuellement, si on prend le secteur de l’eau, selon les chiffres de GWI d’août 2019, Veolia réalise 10,9 milliards d’euros et alimente 129 millions de personnes dans le monde, Suez réalise 9,7 milliards d’euros et distribue de l’eau à 135 millions de personnes. Le numéro trois est bien chinois, il s’agit de Beijing Enterprises Water qui réalise un chiffre d’affaires de 2,71 milliards d’euros pour approvisionner 78 millions de personnes. Si la menace n’est pas éminente, surtout qu’ils sont concentrés sur l’énorme marché chinois - où nos deux champions y réalisent, pour l’ensemble de leurs activités, 1,4 milliard d’euros de chiffre d’affaires pour Suez et 1,2 milliard pour Veolia -, leur poids n’est pas aussi ridicule que certains voudraient le dire.

Mais si les dirigeants de Suez espèrent toujours contrecarrer les plans de leur concurrent, ils ont tout de même admis être prêts à ouvrir un dialogue constructif. Une façon de préparer la saison deux en cas d’échec.

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