Les acteurs français de la brasserie artisanale traversent une mauvaise passe

Les difficultés de la brasserie francilienne BapBap jusqu’à sa reprise, mi-juillet, par Appie & Cie illustre l’enchaînement de difficultés - crise Covid, hausse des prix des approvisionnements et de l’énergie, contraction du pouvoir d’achat - auquel font face de nombreux acteurs de la bière artisanale.

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Brasserie BapBap de Sucy-en-Brie
BapBap avait initié, à l'orée de la crise sanitaire, un développement ambitieux sur un deuxième site de production, dans le Val-de-Marne. La production sera transférée cet été dans les locaux du repreneur Appie & Cie, à Saint-Ouen-l'Aumône (Val d'Oise).

Le passage du gouvernement en affaires courantes ne fait pas les affaires des brasseurs. «Cela fait 18 mois qu’on se mobilise auprès des instances gouvernementales pour leur dire que l’on est dans une situation catastrophique. De grosses unités chancellent ou ferment ; de nombreuses petites unités souffrent. La situation politique française n’apporte rien de bon à la situation», expose Jean-François Drouin, le président du Syndicat national des brasseurs indépendants (SNBI).

Il avait sollicité le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, pour obtenir une dispense de licence pour la consommation sur place, et avait demandé une enveloppe de 20 millions d’euros pour soutenir la trésorerie des entreprises. «Il faut que les entreprises aient des facilités de financement à court terme», appuie Magali Filhue, la déléguée générale du syndicat professionnel Brasseurs de France, qui représente 98% de la production. D’après le site spécialisé Projet Amertume, on dénombrait, en France, en 2023, 84 ouvertures de brasseries contre 97 fermetures.

Chez BapBap, Covid, inflation, baisse des ventes et redressement

«Nous étions en pleine phase d’investissements jusqu’en 2019 avec une brasserie par jour, et des développements importants dans de nombreuses entreprises», poursuit Magalie Filhue. Reprise mi-juillet 2024 par Appie & Cie, une PME francilienne d’une trentaine de salariés spécialisée dans la production de cidre, de bière et de boissons sans alcool, la brasserie BapBap illustre, à travers son parcours, ces péripéties. Egalement composée d’une trentaine de personnes, l’entreprise, qui produisait environ 10 000 hectolitres de bière à l’année, était entrée en redressement judiciaire en septembre 2023.

Fin 2019, BapBap a consenti un investissement «assez massif»dans un deuxième site de production, à Sucy-en-Brie (Val-de-Marne). Un grand bâtiment conçu comme une usine, loin de l’ancienne manufacture textile du 11e arrondissement de Paris au sein de laquelle la brasserie avait débuté en 2014. Il a fallu attendre la fin 2021 pour voir le démarrage des équipements dernier cri, crise Covid oblige. «Le site était prêt à démarrer auparavant. Nous avons enchaîné sur le deuxième confinement, nous privant du circuit cafés-hôtels-restaurants et de l’événementiel, qui représentaient plus de la moitié du chiffre d’affaires», retrace Clément Ruet, le responsable marketing de la brasserie.

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L’entreprise a tenté d’accroître son référencement en grande distribution et a développé une gamme de canettes. Des initiatives coûteuses qui n’ont pas suffi pour compenser la perte de volumes. Par la suite, la guerre en Ukraine a suivi, avec une hausse des prix d’achats sur les matières premières et l’énergie. «Il était difficile d’augmenter les prix de vente côté consommateurs. La dette s’est creusée. Cela a considérablement entamé la marge. La bière, et surtout la bière artisanale, sont des achats plaisir, et les consommateurs ont fait des arbitrages», poursuit Clément Ruet. Pour rationaliser ses dépenses, BapBap avait par la suite concentré sa production sur un seul site, n’a pas remplacé les départs, et a aussi vendu du matériel.

Des taux de marge estimés en baisse

«Avec ma brasserie, j’ai déboursé 65 000 euros de plus pour mes seuls achats de bouteilles en 2023, pour 1 million d’euros de chiffre d’affaires. Nous avons les reins solides, mais ce n’est pas le cas de tout le monde», illustre pour sa part Jean-François Drouin, qui dirige Les Brasseurs de Lorraine, à Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle). «Sur l’énergie, il y a des mesures gouvernementales, mais qui n’ont pas forcément suffi», renchérit Magali Filhue.

D’après une enquête menée par Brasseurs de France auprès de ses adhérents en janvier 2024, près de deux-tiers des brasseries déclaraient que leur taux de marge avait baissé par rapport à 2019. En mai 2024, suite à une enquête réalisée auprès de 90% de ses 850 adhérents (sur un total d’environ 2600 brasseries en France), le SNBI indiquait que 60% à 70% des entreprises se déclaraient inquiètes pour leur trésorerie, et qu’une sur dix envisageait la possibilité de fermer d’ici à la fin de l’année.

Face à cette situation, les modèles évoluent : «beaucoup d’ouvertures s’effectuent sous forme de brewpubs, avec une production et une commercialisation sur place», constate Magali Filhue. Certains acteurs, comme Newbeers (qui regroupe trois brasseries en régions), ont pour leur part mutualisé leur force commerciale. Des rapprochements peuvent aussi s’effectuer. Brasseries Kronenbourg vient ainsi de s’inviter au capital de la Brasserie du Pays flamand, dans le Nord, pour développer sa production et sa présence à l’échelle nationale.

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