A quelques jours du premier tour de l'élection présidentielle, l'heure est venue pour les Français de faire un choix. Pour les accompagner dans cette tâche ô combien complexe, les organisateurs du Forum International de la Cybersécurité (FIC) ont envoyé aux 12 candidats un questionnaire visant à recenser leurs positions et leurs propositions concernant l'autonomie numérique et la cybersécurité. Rédigée à partir des réponses de neuf prétendants (Jean Lassalle, Philippe Poutou et Emmanuel Macron n'ont pas donné suite), la synthèse publiée le 31 mars montre que ces enjeux sont désormais au cœur des préoccupations.
Alors que le nombre de cyberattaques ne cesse de progresser d'année en année, quasiment tous les candidats prévoient d'intensifier les moyens dédiés à la lutte contre la cybercriminalité. Valérie Pécresse et Yannick Jadot souhaitent par exemple créer un parquet national cyber, quand Marine Le Pen veut mettre en place des « commandos numériques traquant sans trêve les pirates » et Anne Hidalgo « sensibiliser l'ensemble des concitoyens ». Tous s'accordent à mettre la souveraineté nationale, ou du moins européenne, au cœur de leur stratégie, mais là aussi les leviers diffèrent. Si les enjeux liés au cloud sont largement évoqués, un sujet plus surprenant est venu s'inviter dans la campagne, porté par Jean-Luc Mélenchon.
Infrastructures sensibles
Pour permettre à la France de « conserver et renforcer les moyens matériels de son indépendance », Jean-Luc Mélenchon propose notamment de « rétablir la propriété française publique sur Alcatel Submarine Networks ». Filiale du groupe finlandais Nokia depuis 2016, cette entreprise tricolore, qui possède une usine à Calais (Pas-de-Calais), revendique la place de numéro un mondial parmi les fabricants et les poseurs de câbles sous-marins. Un secteur purement industriel, a priori bien éloigné du numérique, mais pourtant vital pour assurer le bon fonctionnement de notre société de plus en plus digitalisée.
Contrairement aux idées reçues, 98% des communications internationales, incluant à la fois les échanges téléphoniques et les données Internet, passent par quelque 430 câbles, qui mesurent jusqu'à 39 000 kilomètres de long mais ne sont pas beaucoup plus gros qu'un tuyau d'arrosage. Particulièrement fragiles, ils sont à la merci d'une mâchoire de requin acérée, d'une ancre de navire mal placée ou d'un volcan énervé, or les sectionner risque de provoquer un blackout pour les populations qu'ils desservent. Mi-janvier, l'éruption du Hunga Tonga-Hunga Ha'apaï a ainsi coupé l'archipel polynésien du reste de la planète pendant cinq semaines.
Un cadre juridique particulier
Camille Morel, chercheuse en relations internationales à l'université Jean Moulin Lyon III et spécialiste du sujet, estime que « 70% des dommages enregistrés chaque jour sur le réseau de câbles sous-marins sont d'origine accidentelle », mais reconnaît auprès de L'Usine Nouvelle que des personnes malintentionnées peuvent aussi facilement y porter atteinte. En 2007, des pêcheurs vietnamiens ont réussi à découper plus de 500 km de tuyaux dans l'espoir de revendre les matériaux. Résultat, le pays a perdu 80% de sa connectivité pendant trois semaines...
Si de simples malfrats sont capables de provoquer une telle pagaille, que penser des plus grandes puissances maritimes ? Dès le début du conflit ukrainien, plusieurs analystes ont imaginé un scénario catastrophe, dans lequel la Russie déciderait de priver l'Europe d'Internet en effectuant plusieurs attaques de manière simultanée. Un plan hautement improbable, car il entraînerait sûrement des sanctions drastiques et immédiates, mais pas non plus impossible. D'autant que, même si aucune action de sabotage n'a jamais été prouvée, le pays a déjà été soupçonné d'avoir volontairement sectionné des câbles sous-marins au cours des dernières années. A certains endroits du globe, il aurait d'ailleurs légalement le droit de le faire : « selon une convention signée en 1884 et toujours en vigueur, les belligérants ont une liberté totale d'action en haute mer », rappelle Camille Morel.
La France se protège
Heureusement, les risques qui pèsent sur ces câbles sous-marins et les enjeux en matière de cybersécurité sont de mieux en mieux identifiés. En 2017, un rapport du secrétariat général de la Défense et de la sécurité nationale les considérait déjà comme « de potentielles cibles dans le jeu des puissances ». Même si les 1,3 million de kilomètres de câbles ne peuvent pas être contrôlés en permanence, la France entend bien renforcer leur protection. Dès 2023, les armées s’équiperont ainsi de drones sous-marins et de robots télé-opérés, en mesure de mener des opérations de surveillance et d’agir à des profondeurs de 6 000 mètres, contre 2 000 aujourd'hui.
En l'état actuel des choses, racheter Alcatel Submarine Networks ne changerait en revanche certainement pas grand-chose aux menaces qui planent sur la France. « Il existe d'autres moyens de renforcer notre souveraineté, estime la chercheuse. L'Etat disposerait de plus d'un droit de regard si Nokia cherchait à vendre sa filiale à un acteur extra-européen ». Néanmoins, mentionner l'importance des câbles sous-marins dans un programme présidentiel constitue une première pierre. « On assiste à une politisation du sujet depuis quelques années, constate Camille Morel. Quel que soit le candidat élu, ces câbles seront forcément une thématique forte du quinquennat, car la France devra se positionner ».



