Aérien, énergies, télécoms... L’armée russe déclenche la guerre des ondes

Depuis le début du conflit en Ukraine, l’armée russe brouille les signaux satellites de géolocalisation bien au-delà de la zone de conflit. Une manœuvre qui touche le trafic aérien, mais qui déstabilise aussi les infrastructures télécoms et énergétiques.

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Ukraine guerre
En marge des armes traditionnelles, l'armée russe s'ingénie à brouiller le signal satellitaire GNSS. Une mesure de protection, mais aussi de déstabilisation... (Photo by Ilya Pitalev / Sputnik / Sputnik via AFP)

« C’est une cyberguerre, mais dans le domaine des radiofréquences ». C’est ainsi qu’un expert industriel – préférant garder l’anonymat – qualifie l’opération de grande ampleur lancée en toute discrétion par l’armée russe depuis le début du conflit en Ukraine : le brouillage permanent du signal satellitaire de géolocalisation. La manœuvre perturbe évidemment le trafic aérien. Elle aurait également d’autres visées, selon nos informations : protéger des sites russes d’éventuels tirs de missiles et déstabiliser les infrastructures télécoms et énergétiques, ainsi que les activités logistiques de pays voisins.

C’est l’Agence européenne de la sécurité aérienne (Aesa) qui a signalé, par la voie officielle, cette offensive par les ondes dans une note publiée sur son site internet le 17 mars dernier. « Dans le contexte actuel de l'invasion russe de l'Ukraine, le problème du brouillage et du leurrage possible du Système de positionnement par satellite (GNSS) s'est intensifié dans les zones géographiques entourant la zone de conflit et d'autres zones », détaille le document indiquant que cet assaut électromagnétique a débuté le 24 février, jour de l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine. Le signal GNSS (Géolocalisation et Navigation par un Système de Satellites) est fourni par différents systèmes tels que le GPS (Etats-Unis), Galileo (Europe), Glonass (Russie) et Baïdu (Chine).

Le brouillage du signal GNSS, un acte de guerre

« Le but premier de ce brouillage est de protéger le territoire russe, en faisant perdre leur précision à des trajectoires de missiles qui viseraient la Russie ou de générer de fausses informations de positionnement, décrypte un bon connaisseur de la navigation aérienne. Il sert aussi à protéger des infrastructures et des manœuvres militaires en leurrant leurs positionnements. En France, un brouillage important, durable et non autorisé du signal GNSS est considéré comme un acte de guerre. » Ce brouillage de l’armée russe s’apparente à un écran de fumée 2.0.

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Si l’Aesa pointe du doigt cette attaque par les ondes, elle ne concerne pas seulement le transport aérien. « Cette pratique vise bien à désorienter le tir d’éventuels missiles mais elle cherche aussi à provoquer une déstabilisation globale des économies dans un certain nombre de pays, confie-t-on encore à L’Usine Nouvelle. Les réseaux de télécommunications, d’énergies et ceux liés aux systèmes d’armes utilisent en effet le signal GNSS pour leurs besoins en synchronisation, tout comme les activités de logistique. »

Entre perturbations de l’activité économique et des moyens de localisation, le brouillage GNSS de l’armée russe vise large. Et c’est le cas aussi d’un point de vue géographique. Dans sa note, l’Aesa précise que cette opération va bien au-delà du seul territoire ukrainien. A savoir : la région de Kaliningrad, les pourtours de la mer baltique, les pays baltes, l’est de la Finlande, la mer Noire, mais aussi l’est de la Méditerranée, à proximité de Chypre, de la Turquie, du Liban, de la Syrie, d’Israël et même du nord de l’Irak.

L'armée russe n'en est pas à son coup d'essai

Le brouillage du signal GNSS est un problème bien connu, des véhicules de particuliers équipés de brouilleurs illégaux ayant déjà été détectés et saisis aux abords de certains aéroports. Comment l’armée russe s’y prend-elle pour générer un brouillage à grande échelle ? « Concrètement, l’armée russe a équipé des camions avec des antennes et un émetteur d’une puissance d’environ 100 W capable de brouiller un espace aérien d’une superficie équivalente à un quart de la France, évalue Benoît Roturier, directeur de programme "navigation par satellite" à la Direction générale de l'aviation civile. La puissance de ces équipements est telle qu’elle dépasse largement le théâtre des opérations. »

Un rapport de la commission de la défense et de la sécurité de l'assemblée parlementaire de l’Otan de novembre 2020, détaillant l’arsenal électronique russe, mentionne en particulier le Borissoglebsk-2, un véhicule blindé, introduit en 2015 dans l’armée. « C’est en 2018, lors du conflit en Syrie, que l’armée russe a commencé à mettre en service des technologies de brouillage à grande échelle, ajoute Benoît Roturier. A cette époque, du jour au lendemain, nous avons observé une montée en flèche des reports de perte de GNSS de la part de nombreuses compagnies aériennes. »

La sécurité aérienne ne serait pas menacée

Alors que ces reports – enregistrés depuis 2014 – ne dépassaient pas les quelques dizaines ou centaines de cas auparavant, Eurocontrol en a répertorié plus de… 4500 en 2018 et plus de 3500 en 2019. L’agence Eurocontrol rapporte plusieurs cas intervenus dans le passé, citant par exemple un brouillage de moindre ampleur de la Corée du Nord contre la Corée du Sud en 2012, et des clusters plus récents au Moyen-Orient, entre 2019 et 2020, touchant l’Egypte, le Liban, Israël, l’Irak, l’Iran et la Turquie. Si le brouillage qui intervient désormais en raison du conflit ukrainien n’est donc pas une nouveauté mais sa portée est inédite.

Les conséquences de ce brouillage à grande échelle sont difficiles à évaluer à ce stade. En ce qui concerne le transport aérien, rompu à l’usage de systèmes redondants, la DGAC se veut rassurante. « La sécurité aérienne en France, qui n’est pas atteinte par ce brouillage, et dans les pays touchés n’est pas menacée », assure Benoît Roturier. Certains vols ont été déroutés voire annulés. Reste que la perte du signal GPS peut être compensée par plusieurs moyens, comme l’utilisation des centrales de navigation inertielle et les réseaux de balises au sol, offrant toutefois un positionnement moins précis que le GPS.

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