Enquête

Les routes de la soie digitales, ou l'assaut chinois dans les câbles sous-marins

Les Etats-Unis, l’Australie et le Japon se sont alliés en décembre pour construire un câble sous-marin dans le Pacifique, alors que le projet semblait promis à une entreprise chinoise. Le secteur est pourtant stratégique pour la Chine.
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L'Australie et la Chine se sont disputé plusieurs projets de câbles sous-marins dans le Pacifique, la sphère d'influence traditionnelle du premier.

L’annonce a contrarié Pékin. L’entreprise chinoise HMN Technologies a été doublée par un projet conjoint des Etats-Unis, de l’Australie et du Japon pour la construction d'un câble sous-marin destiné à améliorer l’accès internet des Etats insulaires de Kiribati, Nauru et des États fédérés de Micronésie dans le Pacifique. Des micro-Etats qui ont pourtant une importance géopolitique cruciale pour la Chine, dans son combat pour juguler la reconnaissance de Taïwan. « Au moment où les États-Unis tentent de circonscrire la technologie de télécommunication chinoise, il est devenu plus urgent que jamais pour la Chine de briser le blocus de l'alliance dirigée par l'Occident en consolidant son rôle dans l'infrastructure de réseau », écrit le quotidien chinois d'État Global Times. Et le journal de citer les routes de la soie, un vaste programme d’infrastructures dans le monde financé par Pékin dont les câbles sous-marins font partie. Des routes de la soie « digitales », qui comprennent également le développement de la 5G, les centres de données et les satellites.

L’enjeu est de taille, car 99% du trafic internet passe par ces câbles sous-marins. Le marché était jusqu’à présent dominé par trois acteurs : l’américain TE Subcom, le japonais NEC et le français Alcatel Submarine Network - une filiale du groupe finlandais Nokia. Un quatrième acteur est venu faire de l’ombre à ces trois géants du câble : le chinois Hengtong, qui a accru sa force de frappe en rachetant en 2019 la filiale dédiée aux câbles sous-marins du groupe Huawei, lui aussi chinois. 

Maîtriser les câbles de bout en bout

Que la Chine se dote de champions dans les câbles numériques n’a rien d’étonnant. Comme dans d'autres secteurs, c’est leur force de frappe qui interroge. « L’intégration civilo-militaire, avec des acteurs issus du privé, tout le monde le fait, explique Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique et spécialiste de la Chine. Mais leur poids est considérable en Chine, avec des capacités de financement très importantes. »

En rachetant l'activité câbles de Huawei, Hengtong s’est également doté d’une capacité rare : celle de contrôler toute la chaîne du câble sous-marin, de la construction à l’exploitation en passant par la pose du câble. L’américain TE Subcom sait aussi les construire, les poser et les exploiter, rappelle Carine Morel, chercheuse rattachée au Centre lyonnais d’études de sécurité internationale et de défense (Clesid) de l’Université Lyon III. D’autres acteurs n’en ont pas été capables, comme Alcatel.

Huawei a déjà produit et posé des câbles au Groenland, aux Maldives, aux Comores, entre l'Afrique du Sud et le Royaume-Uni, et entre le Brésil et le Cameroun, rappelle l’émission Le Dessous des cartes. « C’est l’ancienne stratégie du "collier de perles", décrit Carine Morel, reprenant le nom de la stratégie chinoise relative à la construction d’infrastructures navales militaires le long des grandes voies maritimes de l’océan Indien. Cela représente une carte de plus, dans une logique d’influence vis-à-vis d’États assez isolés. »

Taïwan en toile de fond

Le Pacifique représente dans cette stratégie une zone très sensible. En 2016, pour contrer les ambitions de Pékin, l’Australie a préféré financer pour 137 millions de dollars le « Coral Sea Cable », qui relie les îles Salomon et la Papouasie Nouvelle-Guinée à Sydney, plutôt que de laisser le marché à Huawei. « Le Pacifique est important pour la Chine car il s’agit de petits pays, face auxquels Pékin peut avoir des leviers importants, souligne Antoine Bondaz, qui rappelle que la Chine investissait dans les infrastructures des îles Fidji dès le début des années 2000. Des communautés chinoises y sont présentes, et il s’agit aussi d’isoler Taïwan. » Parmi les 14 pays reconnaissant encore Taïwan, les îles Marshall, Nauru, Palau et Tuvalu sont toutes situées dans le Pacifique. En 2019, les îles Salomon avaient rompu avec « la province rebelle », comme la surnomme la Chine, afin de bénéficier des investissements de Pékin dans ses infrastructures.

Sur de plus grands projets, certains experts s'interrogent sur le rôle joué par la Chine dans la construction du Seamewe 5, qui relie le golfe du Bengale à la Méditerranée : il a été construit par une vingtaine d'opérateurs, dont trois des géants publics chinois des télécoms. « Ce qui compte, ce n’est pas tant qui est propriétaire de ces câbles, puisqu’il s’agit là d’un consortium international, mais qui les fabrique », précise Carine Morel. La chercheuse prend l’exemple du câble Peace, construit par Hengtong entre Marseille, le Pakistan et la Corne de l’Afrique et dont les données sont en plus largement détenues par des propriétaires chinois. « Il y a là une vraie logique de maîtrise de l’infrastructure et de diffusion qui rentre dans le cadre des routes de la soie digitales », estime-t-elle.

Tous les câbles ne mènent pas à Pékin

Pékin a d'autres raisons d’investir dans ces câbles, à commencer par sa souveraineté. « La Chine a parfaitement conscience du caractère stratégique des câbles sous-marins, parce qu’elle était dépendante de ceux des autres pays », retrace Antoine Bondaz. D'où l'intérêt de pousser ses propres champions, pour gagner plus de marchés. Investir les domaines traditionnellement réservés aux trois leaders américain, japonais et français est indispensable pour les entreprises chinoises si elles veulent continuer à se développer, rappelle la chercheuse. « Dans ce type de marché où peu de place est faite à la concurrence, plus vous faites vos preuves sur un certain nombre de câbles, plus vous êtes sollicités et acceptés par les autres acteurs », résume-t-elle. Pékin ne ferait donc que rattraper son retard.

Un retard qui, dans le numérique, concerne aussi les Européens : 10 des 13 serveurs Racine, qui trient la navigation internet, sont hébergés aux Etats-Unis, tandis que Google et Facebook ont tous deux fini de poser leur premier câble sous-marin l’an dernier. Avec les contenus et les câbles, il ne leur manque plus que le rôle de fournisseur d'accès - encore dévolu aux opérateurs télécoms - pour verrouiller la chaîne.

Un enjeu d'influence globale

Pour Antoine Bondaz, les routes de la soie « digitales », dont les câbles font partie, ne seraient qu’une nouvelle déclinaison des « routes de la soie », qui sont surtout « du branding. Ce n’est pas le début d’une initiative, mais la rationalisation de nombreuses initiatives qui préexistaient », analyse-t-il. Si personne, ou presque, ne connaît l’initiative européenne dans les infrastructures mondiales « Global Gateway » - lancée il y a deux mois seulement -, les routes de la soie ont incontestablement fait parler d’elles et participent à l’influence chinoise. « C’est une initiative liée au président chinois Xi Jinping, qui renforce son poids, sa légitimité », commente le chercheur. 

Sur le plan extérieur, accroître la dépendance globale du monde à la Chine permet à Pékin de disposer de moyens de pression, comme la Lituanie et l’Australie en font actuellement l’expérience après avoir soutenu Taïwan ou dénoncé les camps d’internement pour les Ouïghours. Sur les routes de la soie, qu'on y transporte des biens ou des données, « deux logiques coexistent : la logique économique de compétition et la logique politique d’influence », conclut Antoine Bondaz. Comme l'écrit le Global Times à propos des câbles sous-marins, « Si la technologie et les entreprises chinoises ne peuvent pas aller à l'étranger, leur compétitivité s'affaiblira, ce qui nuira à l'influence du pays dans le domaine technologique. »

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