L’Usine nouvelle : Orange et MasMovil vont se rapprocher en Espagne. En revanche, le rapprochement entre Free et Vodafone en Italie ne devrait pas avoir lieu… Qu’est-ce qui explique ces volontés de rapprochement entre les opérateurs européens ?
Marc Bourreau : Au sein de l’Union européenne, chaque marché a des particularités, si bien que la stratégie des opérateurs obéit à des contraintes différentes. Avoir une réponse générale, dans ces conditions, est donc très risqué voire impossible. On peut quand même dire que les plus gros opérateurs ont des stratégies qui visent à renforcer leurs positions, à développer leurs marchés. Ils cherchent à avoir une plus grande échelle pour augmenter leur rentabilité.
Qu’est-ce qui justifie cette volonté de croissance ? Pour faire de la croissance à tout prix ? Être plus rentable ?
Au préalable, il faut rappeler que certains opérateurs de taille plus modeste sont présents sur le marché, et ont dû choisir des segments de marchés plus restreints. A l’inverse, les opérateurs qui cherchent à augmenter leur taille visent des segments de clientèle plus variés. C’est potentiellement plus de recettes, mais d’un autre côté, nous sommes à un moment où le déploiement de la fibre et des réseaux de 5G mobilisent des investissements très importants. Pour rentabiliser ses dépenses, il vaut mieux avoir une plus grande base de clientèle.
A cela il faut ajouter une caractéristique. Sur un marché donné, choisir de se lancer dans ces nouvelles technologies impose de le faire sur tout le territoire, ce qui fait que certains opérateurs se posent la question d’y aller ou pas. Par exemple, MasMovil en Espagne a annoncé renoncer à se lancer sur ces nouvelles technologies. Être numéro trois du marché n’était pas suffisant pour pouvoir réaliser ces investissements et être rentable.
Ces opérations sont-elles le signal de la fameuse consolidation des télécoms que les analystes financiers notamment attendent depuis longtemps ?
Je ne suis pas convaincu que la grande reconfiguration, que de nombreux observateurs attendent, arrive. Pour moi, il existe deux formes de consolidation du marché européen. La première correspond aux rêves de certains opérateurs téléphoniques et des analystes financiers. Elle consiste à une réduction du nombre d’opérateurs par pays, 2 ou 3. Je n'y crois pas à court ou moyen terme, car la Commission européenne n’en veut pas. Une telle consolidation aurait pour effet d’augmenter les prix pour les consommateurs. La promesse de certains opérateurs est que cette réduction aurait pour effet positif de stimuler fortement les dépenses d’investissements.
La seconde consolidation est de nature européenne et transnationale avec l’émergence de groupes globaux présents dans tous les pays. La recherche d’économies d’échelle expliquerait ces mouvements. Cela peut être le cas sur les achats : en étant plus gros, les opérateurs augmenteraient leur pouvoir de négociation.
Cela fait longtemps qu’on parle de l’émergence d’opérateurs paneuropéens, mais la réalité ne semble pas suivre. Pourquoi ?
Sur le papier, l’idée semble bonne parce que, je le répète, c’est un moyen d’avoir des coûts plus faibles. Reste que dans les faits, les gains attendus sont rarement au rendez-vous, notamment parce que les marchés nationaux présentent de nombreuses spécificités qui varient d’un pays à l’autre. Aujourd’hui, vous ne pouvez pas acheter une offre en France facilement transposable dans un autre pays.
Pensez-vous que le marché des télécoms européen n’est toujours pas unifié, alors que les premières briques remontent aux années 90 avec le livre blanc de la Commission européenne ?
Le marché unique des télécoms existe un peu mais il n’est pas complètement unifié. L’Union européenne a travaillé à une certaine harmonisation, notamment en matière de roaming, le tarif quand on passe d’un pays à un autre. Mais il reste incontestablement une segmentation des marchés notamment pour les clients résidentiels. Sur le marché des entreprises la situation est différente, car il existe des alternatives aux opérateurs classiques, notamment avec les big tech qui proposent des offres de communication pour leurs clients internationaux.
Au-delà de la question de la consolidation, on observe des changements profonds. Pour n’en citer que deux, on a appris que Telecom Italia avait vendu son réseau fixe en Italie. Ou que Telefonica supprimait plus de 10 % de ses effectifs. Le modèle de l’opérateur traditionnel est-il caduc ?
Les opérateurs de télécommunications sont à la recherche de nouveaux modèles d’affaires. Certains se séparent de leurs infrastructures, qu’ils placent dans des entreprises spécialisées. Ce sont des opérations prisées des financiers car elles présentent peu de risques.
La tendance à l’œuvre est d’essayer de fournir des offres spécialisées pour certaines industries, en intégrant différents services adaptés à leurs besoins spécifiques. Cela est rendu possible par les technologies de type OpenRan.
La numérisation, la virtualisation des réseaux font que certains opérateurs tentent de trouver de nouveaux modèles économiques dits«de plateforme». Dans ce cadre, l’opérateur commercialise des offres à des fournisseurs de services tiers mais il perçoit un droit d’accès pour ouvrir ses réseaux à ces entreprises. Pour certaines entreprises historiquement très intégrées, cette ouverture pourrait constituer un changement très profond si elle a lieu.
Les diversifications vers de nouveaux métiers de l’amont comme le cinéma ou la production de contenus, ou la banque, semblent à l’inverse abandonnées. Pourquoi ?
Pour la plupart des opérateurs, ces diversifications ont été un échec. Ils sont partis trop loin de leur métier historique et donc de leurs compétences. Et comme ils n’avaient pas une vraie valeur à apporter aux consommateurs, ces derniers n’ont pas été séduits massivement. Désormais, les opérateurs cherchent surtout à se recentrer sur leurs compétences.



