Entretien

« Le Havre reste une usine stratégique pour Yara » selon Nicolas Broutin, p-dg de Yara France

Avec la flambée du prix du gaz et sa volatilité, Yara a préféré suspendre temporairement la production d’ammoniac sur son site du Havre. La production d’engrais azotés, sur ses deux autres sites français, n’est cependant pas affectée, explique Nicolas Broutin, p-dg de Yara France.

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Nicolas Broutin
Nicolas Broutin, p-dg de Yara en France.

En tant que producteur d’ammoniac et d’engrais azotés, le groupe Yara est sans doute impacté par la hausse du prix du gaz. Quel est votre commentaire ?

Le gaz entre pour 80 % dans le coût de fabrication de l’ammoniac. Aussi, lorsqu’a démarré, au quatrième trimestre 2021, la « première » crise du gaz, certains producteurs européens avaient commencé à arrêter des usines d’ammoniac et d’engrais azotés. 

Sur les dix à quinze ans dernières années, le prix du gaz s’était toujours inscrit dans une fourchette de 20 à 30 euros le MWh. Nous avons connu, en décembre, un premier pic à 140 €/MWh pour différentes raisons : des stocks insuffisants, des dysfonctionnements du pipe norvégien… Avec la guerre en Ukraine, le prix du gaz a fait un bond à 345 €/MWh, une semaine après son déclenchement, pour redescendre autour de 100 €/MWh. Tout porte à croire que ces prix élevés vont s’installer dans la durée. Mais aujourd’hui, ce qui nous pose problème, c’est moins ce niveau de prix du gaz que l’extrême volatilité et la faible visibilité dues à des éléments géopolitiques qui nous échappent. Et que se passerait-il si l’Union européenne durcissait ses sanctions sur l’achat de pétrole et de gaz à la Russie ou si la Russie coupait ses approvisionnements ? 

Est-ce que cette hausse des prix du gaz a eu des conséquences pour Yara ?

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Au lendemain du pic atteint par le prix du gaz, Yara a arrêté ses usines de production d’ammoniac au Havre, en France, et à Ferrara, en Italie. Entre les niveaux de prix et l’extrême volatilité, cela n’a plus de sens de fabriquer de l’ammoniac, alors que, par ailleurs, sur le marché mondial, le prix de l’ammoniac a certes augmenté de 1000 à 1500 $ fob, mais il reste déconnecté du système européen.

En revanche, nos deux autres sites français de Montoir-de-Bretagne, en Loire-Atlantique, et d’Ambès, en Gironde, qui produisent des ammonitrates, continuent de fonctionner normalement. Ils ne fabriquent pas d’ammoniac, mais ils en importent d’un peu partout, notamment de nos propres usines européennes ou nord-américaines. D’ailleurs, Le Havre ne fournissait qu’assez peu les usines françaises. C’est une des forces de Yara que d’avoir cette flexibilité totale au niveau de ses sources d’approvisionnement.

Est-ce que la réouverture du Havre reste d’actualité ?

Le Havre reste une usine stratégique pour Yara. Outre la production d’ammoniac, c’est un des principaux points de fourniture d’Adblue, qui est un additif à destination des marchés industriels, dont l'industrie automobile. D’ailleurs, nos salariés ne sont pas au chômage partiel. Ils restent présents sur le site et réalisent des opérations de maintenance anticipée. Notre idée est de ne procéder qu’à un arrêt temporaire de cette unité.

Peut-on parler d’épisode traumatisant pour l’industrie des engrais ?

Cette guerre en Ukraine crée une situation tout à fait inhabituelle qui nous met en situation de gestion de crise. C’est aussi un épisode traumatisant sur le plan humain, car chez Yara, nous avons des salariés en Europe de l’Est, et en Ukraine notamment, ce qui nous rapproche de ce conflit. Néanmoins, sur le plan opérationnel, nous avons été en mesure d’apporter une réponse résiliente sur le court terme grâce à la flexibilité de notre groupe en Europe et dans le monde. Sur le long terme, nous menons déjà, depuis plusieurs années, une politique visant à baisser notre dépendance au gaz.

Pouvez-vous détailler ce dernier point ?

En cette période de crise, nous répétons plus que jamais le message qu’il faut s’habituer à moins consommer d’engrais et à en consommer mieux. En choisissant une forme appropriée d’engrais, et avec une application adéquate, on peut gagner jusqu’à 20 % d’efficacité.  

Par ailleurs, comme la production agricole est actuellement très liée à la consommation d’énergie, nous défendons l’idée qu’il va falloir se préparer à se passer de gaz d’origine fossile. C’est pourquoi nous avons commencé à lancer plusieurs projets autour de l’hydrogène vert par électrolyse de l’eau pour la production d’ammoniac. Nous avons même démarré un pilote en Norvège, en février dernier.

Dans ce contexte global de fermetures d’unités en Europe dans le métier des engrais, y a-t-il des inquiétudes à avoir en matière de production agricole ?

En France, les engrais sont utilisés pour nourrir les plantes de février à mai. En d’autres termes, on peut considérer que la campagne d’application 2022 est quasiment terminée avec des taux de couverture de 90 à 95 %. Et il n’y aurait pas d’inquiétude pour trouver les quelques tonnes manquantes ici ou là. L’azote sera là et les cultures seront belles.

Sur le plus long terme, c’est-à-dire pour la campagne d’application 2023, les achats vont débuter en avril/mai 2022. À ce jour, la visibilité est faible et personne ne peut garantir que les volumes seront disponibles. L’enjeu pour l’agriculture, dans les mois à venir, sera de sécuriser ses approvisionnements en matières premières pour le printemps 2023, sachant que les engrais d’origine russe ne pèsent que 2 à 3 % dans les intrants agricoles en France. En revanche, 25 % des exportations mondiales d’ammoniac proviennent de Russie, tandis que 40 % du gaz consommé en Europe provient de Russie. 

À quel horizon votre groupe commencera-t-il à ressentir la baisse de sa dépendance au gaz ?

Les premiers effets se feront sentir, dès l’année prochaine. À la mi-année 2023, notre pilote en Norvège va commencer à fournir 80 000 t d’ammonitrates décarbonés. Un volume qui pourra permettre de traiter 400 000 hectares de blé, soit 10 % des surfaces de blé cultivées en France. L’objectif de Yara est toujours de décarboner 30 % de sa production d’ammoniac à horizon 2030. La situation actuelle pourrait conduire à une accélération des projets.

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