« Il n'y a pas de danger à produire et à utiliser des ammonitrates » - Yara

Les ammonitrates sont les engrais minéraux préférés des agriculteurs, parfaitement adaptés à la pratique d'une agriculture productive et durable. Le groupe norvégien Yara, qui figure parmi la quinzaine de producteurs d'ammonitrates en Europe, et opère deux sites de production en France, assure que dans des conditions de production et d'utilisation normales, ces engrais ne présentent pas de danger particulier. Entretien avec Nicolas Broutin, président de Yara France.

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Nicolas Broutin
Nicolas Broutin

Pouvez-vous présenter le groupe Yara que vous présidez en France ?

Yara international est un groupe norvégien qui compte 16 000 employés dans le monde, dont 600 en France, et dont les activités sont essentiellement tournées vers les minéraux à destination de la nutrition végétale, et les solutions pour l'industrie : sur nos 28 usines, 24 sont dédiées à la fabrication de produits à usage agricole, et quatre à la fabrication de produits industriels. Nous proposons des solutions en matière de nutrition des cultures et des offres en matière d'agriculture de précision qui permettent aux agriculteurs d'accroître leurs rendements et d'améliorer la qualité de leurs produits, tout en réduisant les effets sur l'environnement. Nos solutions environnementales et industrielles améliorent la qualité de l'air et réduisent les émissions toxiques.

Yara est très présent en France avec trois usines. Nous avons deux usines - à Montoir-de-Bretagne en Loire-Atlantique et Ambès en Gironde - dont la production s'adresse à 100 % au marché agricole français. Notre usine du Havre, en Seine Maritime, produit de l'ammoniac, de l'urée et de l'Adblue à destination des marchés industriels, dont l'industrie automobile. L'usine de Pardies, dans les Pyrénées-Atlantiques, que nous avions fermée en octobre 2018, est en cours de démantèlement. En 2019, en France, nous avons réalisé un chiffre d'affaires de 731 millions de dollars, sur un total de 12,9 milliards de dollars pour l'ensemble du groupe.

Quelle est la problématique qui caractérise le plus votre industrie ?

L'agriculture représente plus de 20 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales, et la décarbonation de nos activités de production de fertilisants est un enjeu crucial. Ces dernières années nous avons réalisé des investissements très importants, de l'ordre de 500 ME sur la période 2012-2019 rien qu'en France. Une large partie de ce montant a, par exemple, été consacrée à la réduction des émissions de gaz à effet de serre de nos installations. La production d'acide nitrique, qui est nécessaire à la production d'engrais à base de nitrate d'ammonium, entraînait des émissions de protoxyde d'azote (N2O), qui est un puissant gaz à effet de serre. Entre 1998 et 2018, les investissements que nous avons réalisés ont permis d'abaisser nos émissions de 95 %.

Yara produit donc du nitrate d'ammonium dans ses usines de Montoir-de-Bretagne et d'Ambès. Comment procédez-vous pour garantir la sécurité de vos installations, alors que la liste des catastrophes industrielles liées à ce produit s'allonge, avec cet été l'explosion d'un stock dans le port de Beyrouth ?

Nous produisons du nitrate d'ammonium par combinaison d'acide nitrique et d'ammoniac. Ce composé est immédiatement stabilisé par l'ajout de charges et d'adjuvants pour devenir un engrais, de l'ammonitrate, à plus faible teneur en azote. Dans le cas où ce produit, ainsi formulé, serait soumis à des fortes chaleurs, il n'exploserait pas, mais il se décomposerait en générant des fumées, comme des oxydes d'azote. Quoi qu'il en soit, nous avons des rotations très rapides de nos productions. Cela signifie que les durées de stockage de nos ammonitrates ne dépassent pas 1 mois à 1 mois et demi au maximum dans nos usines. En ce qui concerne la catastrophe de Beyrouth, il est trop tôt pour savoir ce qu'il s'est exactement passé. En revanche, pour ce qui est de la catastrophe d'AZF à Toulouse, en 2001, on sait que l'explosion a été attribuée à un stockage de nitrate déclassé, en attente de traitement, et non pas d'un produit commercial habituel stabilisé. À la suite de cette catastrophe d'AZF, toute une réglementation avait été mise en place pour donner naissance aux PPRT. Dès 2008, nous avons révisé toutes nos études de danger liées à la production et au stockage, pour s'assurer que l'on maîtrise bien le produit tout au long de son cycle de vie y compris chez nos clients. L'un des enjeux est que les conditions de qualité du produit en sortie d'usine soient conservées tout au long de la chaîne de distribution. C'est pourquoi nous sommes amenés à sensibiliser les utilisateurs de nos produits, en particulier les agriculteurs, sur les conditions de stockage et d'utilisation. En conséquence, nous considérons que, lorsque les conditions de production et de gestion responsable sont réunies, il n'y a pas de danger à produire et utiliser des ammonitrates.

Ammonitrates Ammonitrates
Ammonitrates Ammonitrates

Néanmoins, quelle a été la réaction des riverains de vos sites, après la catastrophe de Beyrouth ?

La question de l'acceptabilité de ces sites industriels est un vrai sujet. Avec cette nouvelle catastrophe, les personnes à proximité de nos sites ont posé beaucoup de questions. Et nous comprenons leur inquiétude. D'où l'importance d'avoir un dialogue local permanent, pour éclairer sur la nature de nos produits. Nous expliquons notamment qu'il faut bien distinguer le nitrate d'ammonium en tant que molécule pure, des ammonitrates stabilisés.

Est-ce qu'il ne serait pas possible de substituer les ammonitrates par d'autres engrais ?

Le passage par un engrais azoté est un moyen efficace pour transformer l'azote de l'air en un nutriment qui est directement assimilable par les plantes. Or, parmi tous les engrais azotés existants qu'ils soient minéraux ou organiques (issus d'effluents d'élevage par exemple), la forme « ammonitrate » est la forme préférée des agriculteurs (voir encadré). Par ailleurs, les engrais azotés à base de nitrate sont moins volatils au champ que l'urée, par exemple, et supportent bien le fractionnement des apports. Ceci permet aux agriculteurs d'abaisser les risques de pertes par lessivage ou par volatilisation. Aujourd'hui, l'agriculture française, qui reste une agriculture de production, a un recours massif à l'azote minéral. Il ne serait pas possible de maintenir les quantités produites sans recourir à ce type d'engrais. À moins de changer de modèle agricole. Pour autant, la transition écologique est largement engagée et va se poursuivre. Depuis quelques décennies, on assiste à une optimisation des doses d'engrais utilisées pour produire plus avec moins : depuis 1985, nous sommes passés d'une France à 20 Mt/an d'engrais à une France à 8 Mt/an, beaucoup de chemin a été parcouru. Le green deal européen a l'ambition de faire baisser les quantités de phytosanitaires et d'engrais d'ici à 2030, dans des proportions qui peuvent représenter une baisse de 20 % supplémentaire des engrais minéraux appliqués aujourd'hui.

Pensez-vous que la France prenne le chemin de ce changement de modèle agricole ?

On peut imaginer effectivement qu'un autre modèle cherche à s'imposer sur notre territoire avec une agriculture moins exportatrice, mais davantage tournée vers une production pour le marché local. Pour ce qui est des engrais, l'enjeu n'est déjà plus autour des volumes, mais à l'optimisation des apports d'azote, de phosphore et de potasse, à travers les outils digitaux qui se mettent au service de l'agriculture. On pourrait même envisager de remplacer l'azote minéral par de l'azote organique dans certains cas. C'est néanmoins une transition qui prendra du temps. Aujourd'hui, on est loin de disposer de volumes d'engrais organiques suffisants par exemple. D'autant plus que leurs concentrations en azote sont beaucoup plus faibles, et qu'ils requièrent la présence d'élevages à proximité. Mais, nous participons aux réflexions pour accompagner ce mouvement.

Quels exemples pouvez-vous donner de votre investissement dans cette transition écologique au service du monde agricole ?

Nous avons commencé à investir dans le domaine des biostimulants. Ce ne sont pas exactement des engrais, mais des produits naturels qui permettent à la plante de mieux se nourrir et se protéger. Nous travaillons également sur des alternatives vertes pour nos procédés. Par exemple, en Australie, nous avons le projet de produire de l'ammoniac à partir d'hydrogène vert, en partenariat avec Engie. Nous sommes de plus en plus actifs dans tous ces domaines.

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