Enquête

Le changement climatique secoue le bâtiment

Face à l’évolution du climat de la planète, les acteurs du bâtiment cherchent la parade, tant dans les matériaux que dans l’architecture.

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Le « cool roof » du Volcan au Havre associe étanchéité et laque réfléchissante.

«Notre maison brûle»... et le monde du bâtiment doit s'adapter. Face à la multiplication des événements météorologiques extrêmes liés au changement climatique (tempêtes, inondations, pics de sécheresse et de chaleur), les entreprises de construction et de matériaux améliorent leurs produits et changent leur façon de travailler. Certaines y voient une occasion de se développer.

Comme le fabricant de brise-soleil, d’habillages de façades et de volets Tellier Brise-Soleil, installé à Chemillé-en-Anjou (Maine-et-Loire) qui a doublé son chiffre d'affaires en trois ans. Il a inauguré mi-2022 un site de production, qui doit déjà être agrandi face à la demande. Grâce à ses produits, il se targue de pouvoir abaisser la température à l’intérieur d’un bâtiment de 5 à 6 degrés. «Tout le monde cherche des solutions pour limiter l’impact du soleil. Avec l’accroissement de la variabilité climatique, notre métier est en pleine expansion», constate Paul-Louis Hulbron, responsable commercial régional. Et pas seulement dans le sud de la France. Les commerciaux étendent leur champ d'action en Bretagne, et même dans les Vosges ou dans le Doubs.

Le fabricant strasbourgeois de produits d’étanchéité et de végétalisation Soprema profite lui aussi de cette dynamique. Dès 2011, il vantait le "cool roof", un moyen d’abaisser la température des bâtiments en renvoyant la lumière grâce à des toits blancs. Spécialisée dans la fibre de bois, sa filiale Pavatex travaille sur les capacités des matériaux biosourcés en matière d’inertie thermique. Soprema envisage aussi de lancer en France, d’ici à un an, des matériaux renforcés pour une meilleure résistance à la grêle. «C'est un enjeu majeur, qui est très peu traité en France, contrairement à certains États américains, où nous sommes implantés», indique Rémi Perrin, le directeur de la R & D. Ses équipes réfléchissent à décliner des systèmes (toiture et étanchéité de toiture) dans une logique de résistance aux impacts, avec des épisodes amenés à être de plus en plus extrêmes et fréquents. Les membranes d’étanchéité devraient être renforcées mécaniquement, avant de voir leur résistance à la déchirure améliorée. Les normes en vigueur en Floride devraient inspirer.

Chaleur, orages, inondations, sécheresse mobilisent les professionnels du bâtiment... mais donnent des sueurs froides aux assureurs. D’après Covéa, une hausse de l’ordre de 60 % de la sinistralité sécheresse est attendue en 2050. Près de la moitié du territoire français est exposée au risque d’aridité fort ou moyen. Le risque inondation représente, lui, le premier pôle d’indemnisation au titre du régime des catastrophes naturelles, avec 21,6 milliards d’euros cumulés entre 1982 et 2020. En 2050, les précipitations, aujourd’hui décennales, se produiraient tous les quatre ans et demi. Hors régime catastrophes naturelles, les tempêtes sont le premier poste de sinistralité de l’assurance dommages.

Présent dans 28 pays, le fabricant autrichien de briques et de tuiles Wienerberger a compris cet enjeu. Il travaille sur l’introduction de renforts dans les accroches des tuiles, afin d’adapter leurs propriétés mécaniques et garantir de la résistance au poinçonnement. «Les structures porteuses doivent pouvoir absorber le poids des grêlons», indique Constant Meyer, le directeur technique France. Doublement concerné, le fabricant danois de fenêtres de toit Velux s’estime prêt. Pas moins de 90 % des ouvertures qu’il vend en France sont équipées de vitrages à contrôle solaire, tandis que le composant extérieur en verre trempé est en passe d’être généralisé.

Concevoir les bâtiments différemment

Cet enjeu du changement climatique induit aussi des évolutions dans la manière de concevoir les bâtiments. «Mieux s’adapter, c’est revenir à une architecture vernaculaire et une démarche holistique qui prend en compte la réglementation locale, l’orientation de la parcelle, la nature des sols, la forme du bâtiment et les usages», résume Sylvie Simon Élia, la directrice du pôle ingénierie du cabinet d’architecture et d’études Kardham. La quantité de surfaces vitrées s’envisage comme un compromis entre les besoins d’éclairage et les déperditions et apports de chaleur. Les performances des vitrages sont modulées selon les façades. Le cabinet incite aussi ses clients à construire en sous-sol. Les ingénieurs du bureau d’études Artelia planchent, eux, sur des scénarios au-delà des normes actuelles. «Sur la question du vent, nous estimons que la réglementation est en retard, puisqu’elle n’a pas évolué depuis 2005, expose Christophe Boré, le responsable de la mission Conception environnementale. De nouvelles zones de vent avaient alors été définies pour le territoire français, avec des valeurs extrêmes allant de 136 à 182,5 kilomètres par heure. Il suggère de revoir ce schéma et de sélectionner des matériaux plus adaptés en fonction des zones. Ce qui pourrait aller à l’encontre des démarches d'efficacité environnementale. Il faut parfois plus de matériaux pour prévenir les risques, alors que dans une logique bas carbone, la quantité de matière doit plutôt être revue à la baisse.» Des châssis de fenêtres ou des brise-soleil plus solides, c'est souvent plus de matière, moins de frugalité. D’autres matériaux pourraient voir leur durée de vie affectée. « Le déficit hydrique affaiblit les défenses immunitaires des arbres », illustre Serge Le Nevé, le responsable de l’ingénierie du centre technique FCBA, chargé de l’industrie du bois et de la construction. Or l’avènement de la réglementation environnementale des bâtiments neufs RE 2020 consacre le bois comme l’un des matériaux de construction à privilégier... Un casse-tête de plus pour la filière. 

« Prescrire le bon produit, à la bonne quantité, au bon endroit »

L'industrie du bâtiment veut agir sur les conséquences du réchauffement climatique, mais aussi sur ses causes, en réduisant son empreinte carbone. Alexandra Lebert, directrice domaine d'Action stratégique recherche au Centre scientifique et technique du bâtiment, évoque cet aspect.

L'Usine Nouvelle - Comment l’industrie des matériaux s'adapte-t-elle à l'enjeu climatique ?
Alexandra Lebert - Le secteur du bâtiment pèse 153 millions de tonnes (Mt) de CO2 par an (25 % de l’empreinte carbone des Français), dont 50 Mt sont liées aux composants entrant dans les ouvrages. Un certain nombre de sites industriels français les plus émetteurs de carbone fabriquent des matériaux. Les industriels sont engagés pour la décarbonation et plusieurs filières se sont déjà dotées de leur propre feuille de route, établissant ainsi des stratégies pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Quelles mesures peuvent être prises ?
Il s’agit de produire des matériaux moins émetteurs de gaz à effet de serre sur leur cycle de vie, de mettre à disposition et prescrire le bon produit, à la bonne quantité et au bon endroit, pour les bâtiments neufs, et de produire les matériaux nécessaires (quantités, performance) pour permettre une rénovation massive et globale du parc.

Les normes vont-elles évoluer ?
La RE 2020 renforce les exigences sur la performance énergétique et instaure une prise en compte du confort d’été dans des conditions caniculaires. Mais surtout, elle introduit des exigences sur le carbone à l’échelle de l’ouvrage. Un abaissement progressif de ces seuils est prévu jusqu’en 2031. 

 

Des chiffres alarmants

130 % Accroissement des pertes liées aux inondations par débordement à l’horizon 2050

15,2 milliards d'euros Coût cumulé, entre 1989 et 2020, de la sécheresse pour les assurances

300 % Augmentation de la fréquence des orages grêligènes vers 2050

(Sources : Covéa - Risk WeatherTech)

 

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