Le cloud offre des capacités virtuellement illimitées de calcul et stockage de données, accessibles à la demande. Certains y ont vu le moyen rêvé de démocratiser la simulation par le calcul intensif. Le moins que l’on puisse dire c’est que la mayonnaise ne prend pas. Les projets comme ceux lancés au début des années 2010 par SGI (aujourd’hui HPE) ou Bull (aujourd’hui Atos) ont presque tous échoué ou avorté.
Un marché de 1,4 milliard de dollars seulement
Selon Intersect360, un cabinet spécialisé dans le calcul intensif, le cloud n’a représenté dans ce domaine qu’un marché de 1,4 milliard de dollars en 2020. Une goutte d’eau dans le marché total du calcul intensif estimé à 37,5 milliards de dollars.
" Il y a d’autres dépenses dans le cloud liées au calcul intensif comme les achats de logiciels en mode SaaS, de services managés ou encore de services d’intelligence artificielle, complète Addison Snell, cofondateur d’Intersect360. Au total, nous estimons l’ensemble des dépenses de calcul intensif dans le cloud à un peu plus de 3 milliards de dollars. " Pas de quoi pavoiser!
Pourtant, selon l’enquête réalisée par Intersect360 auprès d'un large panel d'utilisateurs de calcul intensif, deux tiers des répondants disent faire appel de temps en temps au cloud. Mais seulement 12 % d’entre eux utilisent ce moyen pour plus d’un tiers de leurs besoins. Les trois plates-formes de cloud les plus citées sont Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud Platform. On est loin de la démocratisation attendue il y a quelques années.
Le cloud, oui... de temps en temps
Alors pourquoi les institutions académiques et les entreprises rechignent à basculer leur calcul intensif sur le cloud, préférant toujours acheter de couteux supercalculateurs ? " La principale raison pour laquelle le calcul intensif reste principalement un marché sur site est économique, explique à L’Usine Nouvelle Addison Snell. La plupart du temps, les supercalculateurs fonctionnent à un taux d'utilisation très élevé. Pour les personnes qui utilisent une voiture tous les jours, il est généralement plus logique de posséder la voiture au lieu de prendre Uber tout le temps. Mais la plupart des propriétaires de voitures utilisent encore parfois d'autres moyens de transport - qu'il s'agisse d'Uber, d'un taxi, d'un train, d'un métro - lorsque cela a un sens économique ou logistique. C'est le rôle du cloud public dans le calcul intensif aujourd'hui. Pour la plupart des organisations ayant de l'expérience dans le calcul intensif, cela coûterait trop cher de faire appel tout le temps au cloud. Mais il y a des moments où cela a du sens, par exemple pour une charge de travail plus lourde que la normale ou pour étudier de nouvelles technologies. "
Autrement dit, les entreprises et institutions académiques utilisent la flexibilité du cloud pour compléter leurs propres moyens de calcul pour des usages ponctuels et limités dans le temps, notamment en débordement lors de pics de besoins de calcul. Philippe Lavocat, PDG du Genci (Groupement d’équipement national en calcul intensif), avance deux autres raisons : le souci de protection des données et la nécessité d’un accompagnement spécifique des utilisateurs. Les instituts de recherche et les entreprises ne souhaitent pas voir leurs données de recherche et simulation, qui déterminent leur inventivité et leur compétitivité, voyager sur le cloud, car elles sont stratégiques.
Le cloud adapté à la gestion des incertitudes
" Le cloud a connu une énorme augmentation en 2020, en grande partie à cause de la pandémie du Covid-19, affirme Addison Snell. Alors que de nombreux projets ont été ralentis ou même annulés, certains comme la modélisation du coronavirus ou la recherche d'un vaccin ont été accélérés. Le cloud aide à répondre aux besoins dans deux cas: combler le fossé si les acquisitions de supercalculateur sont retardées ou répondre à un besoin urgent de ressources sans attendre l’arrivée d’une nouvelle machine. Le cloud est adapté à la gestion de l'incertitude, tandis que l’achat de supercalculateur sur site est bien adapté aux besoins réguliers et prévisibles. "
Intersect360 voit néanmoins les cas d'usage du cloud dans le calcul intensif continuer de mûrir de façon à augmenter à un taux de croissance annuel composé de plus de 20% au cours des cinq prochaines années. " Même ainsi, le cloud ne représentera qu'environ 10% du marché total du calcul intensif à l’horizon 2025 ", prévoit Addison Snell, contre moins de 4 % en 2020. Voilà de quoi rassurer les constructeurs de supercalculateurs Dell, HPE, IBM, Lenovo ou encore Atos. Leur marché ne risque pas d'être cannibalisé par le cloud de sitôt.



