L'Usine Nouvelle. - Votre passion pour le béton est-elle sensorielle ou intellectuelle ?
Rudy Ricciotti. - Ni l’une, ni l’autre. C’est l’amour des familles du travail du béton. La mémoire du béton représente 1 million d’emplois, de savoir-faire, de connaissances. Malgré cela, le béton est attaqué et je perçois ces attaques comme un coup de poignard dans le dos pour tous les travailleurs, de l’opérateur non qualifié à l’ingénieur surqualifié. C’est un tremplin pour l’extrême droite, l’amertume... Autour du béton, il y a toute une famille de métiers, aussi vaste que dans l’agriculture et l’industrie. Ces métiers développent une mémoire de proximité avec les autres métiers. Défendre le béton, c’est défendre la sacralité des valeurs de l’archaïsme. Le béton n’est pas une matière spéculative !
Les critiques contre le béton sont nulles et non avenues ?
L’attaque des valeurs du travail est le nouveau populisme des classes moyennes. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à des attaques irresponsables, inexpertes, adossées à des jugements à l’emporte-pièce. Le béton a une empreinte environnementale 80 fois inférieure à celle de l’acier, 200 fois à celle de l’aluminium... Il est un coupable désigné, sans instruction sérieuse du dossier. Cette mémoire laborieuse ne peut pas tomber dans l’oubli parce que des gens avides de bénéfices politiques ont décidé de laminer l’économie du béton. Les coupables ? Ce sont ceux dont l’emploi est protégé à vie. On peut reprocher au béton d’avoir consommé du sable. Désormais, il est souvent recyclé, bas carbone ou fabriqué avec des déchets de l’industrie. Son empreinte environnementale doit s’évaluer sur la durée. Elle a été divisée par cinquante en cent ans.
Ce serait la mauvaise construction des Trente Glorieuses que l’on condamne et à laquelle on associe par erreur le béton ?
Né en 1952, je n’ai pas construit les banlieues. Il faudrait demander aux élus de l’époque, aux fonctionnaires de l’État et aux architectes des beaux quartiers. Prenez une belle voiture, on peut donner le volant à un chauffard aussi bien qu’à un pilote de formule 1...
Vous écrivez que la bureaucratie est une nuisance. N’est-ce pas un peu facile ?
Il faut consolider le socle républicain. Il faut aimer la France, défendre son industrie. Si nous aimons notre pays, il faut lâcher les mots. La bureaucratie est devenue une maladie qui a détruit des institutions comme la police, la santé, la défense nationale et l’éducation. L’absence de masques, c’est le problème de la direction administrative des hôpitaux, pas des hommes politiques. Le fondateur du parti communiste italien Antonio Gramsci dans « Pourquoi je hais l’indifférence » l’a bien dit : l’administration pirate le peuple ! Les réglementations sont davantage le fruit du lobbying que du bon sens. Il n’y a pas un secteur d’activité échappant à cette nuisance.
Vous avez utilisé le béton fibré ultra-haute performance de Lafarge pour le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem) à Marseille et pour le stade Jean-Bouin à Paris. D’où vous vient ce goût pour l’innovation ?
Ce matériau est insensible à la corrosion. Il a été conçu pour les planchers des centrales nucléaires. Je pressentais d’autres usages, mais on ne savait pas comment l’utiliser. Pour le Mucem, dessiné en 2002 et réalisé en 2013, nous n’avions aucun retour d’expérience, c’était une première mondiale. Avec mon fils ingénieur des Ponts et Chaussées, nous avons innové. Pour le stade Jean-Bouin, on a une épaisseur de trois centimètres... Pour le 19M, l’immeuble des métiers d’art de Chanel, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), ce sont des structures tressées d’une seule pièce sur 24 mètres de hauteur.
Quelle est la principale difficulté du métier d’architecte ?
Le secret est de savoir dire non. C’est très difficile, très violent. Dites oui et c’est le règne de l’argent facile. Aujourd’hui, les bailleurs ne construisent plus eux-mêmes. On a des chaînes de sous-traitants. Il n’y a plus que des intermédiaires, la valeur travail et la valeur mémoire se réduisent. L’idéal, pour ces intermédiaires, serait qu’il n’y ait plus personne sur les chantiers. On n’y trouve plus que des commerçants. Souvent, les architectes s’entendent mal avec les constructeurs. Il faut leur apprendre à dire merci aux entreprises.
Que reprochez-vous à l’architecture anglo-saxonne, si ce n’est qu’elle n’aime pas le béton ?
Je la perçois comme offensive et porteuse de malheur. Elle nous colonise avec une narration anti-latine, une vision sèche et protestante du monde. Parmi les Latins, les Italiens et les Espagnols résistent mieux que nous. Pourquoi les commandes publiques privilégient-elles les agences étrangères situées dans les paradis fiscaux ou dans des lieux avec des niveaux de protection sociale inférieurs à la France ? Les architectes français sont les meilleurs en Europe. Pourtant, il y a une fascination pour l’exotisme anglo-saxon et le consumérisme. Regardez les immeubles codes-barres construits à Paris depuis quelques années : lisses comme un corps sans poils, sans cheveux ni barbe. C’est une architecture sans sentiment, comme si le sentiment était coupable. C’est le monde de Jacques Tati dans « Playtime ».
Quels sont les architectes français que vous aimez ?
J’ai de l’estime pour Francis Soler. Il utilise l’acier comme un bijoutier. J’écris un livre avec Paul Chemetov, qui a introduit une vision politique dans l’architecture. J’aime aussi le travail de Marc Mimram... et il y a beaucoup de jeunes qui montent. L’architecture est un sport de vieux ! C’est un métier où un coup d’éclat, un jour, à 35 ans, ne suffit pas. Il faut de la santé pour tenir.
Comment définiriez-vous votre architecture ?
Elle est féminine et politique. L’une de vos consœurs m’a dit qu’il y avait toujours de la grâce dans ce que je fais. Je ne conçois mon métier que dans la difficulté existentielle. Je fais ce métier dans la peur de me tromper, la peur de l’outrance. C’est peut-être aussi pour ça que j’ai parfois un usage polémique des mots. Comme la langouste qui cache sa fragilité sous sa carapace. J’ai passé mon enfance en Camargue, isolé, en retard sur les enfants de mon âge. J’ai pris des cours de maths auprès de monsieur Jean, une figure mythique pour moi. C’était un communiste, un ami de mon père qui me donnait des cours gratuits à six heures du matin dans son HLM. J’étais foutu, le dernier de ma classe en tout. Il m’a dit : « La géométrie c’est l’art de raisonner juste sur des figures fausses. » Cette phrase a déclenché chez moi une forme de paranoïa : ce que je vois ce n’est pas la vérité, ni la réalité. Cela a fait de moi l’ingénieur et l’architecte que je suis... Je lui dois tout. Je l’ai cherché, ce monsieur Jean. Il n’a pas d’héritier. J’aurais tellement voulu le remercier.
Vous travaillez souvent avec vos deux fils. Est-il important pour vous de transmettre ?
Mes enfants ont été élevés dans un village de 6 000 habitants dans le sud de la France. C’est loin d’être simple. L’accent du Midi est aussi un fardeau. Être méditerranéen n’est pas une chance. C’est un extrait de voyage, pas de naissance. C’est aussi un racisme cognitif de surligner notre accent. L’aîné est mathématicien, la seconde avocate en droit public, le dernier architecte. Il travaille dans mon agence. Actuellement, il est sur la Manufacture de la mode. Il est très bon, il m’a sauvé sur des détails que je n’avais pas vus. C’est le plus mal payé de l’agence. Il ne la ramène pas car il a été élevé dans cette culture du labeur qui est notre identité. Il ne se plaint jamais, il bosse.



