Reportage

La "villa radioactive" de Ganagobie, un chantier de vingt ans pour décontaminer un laboratoire travaillant dans l'illégalité la plus complète

Dans les Alpes de Haute-Provence, un laboratoire tenu par un entrepreneur peu scrupuleux a été contaminé au carbone 14 et à d’autres substances radioactives et chimiques à la fin du XXe siècle. Le chantier de dépollution, mené par l’Andra, s'approche de son terme, après vingt ans d'efforts.

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Ganagobie
Dans la "villa radioactive", deux laborantines procèdent à des analyses pour caractériser les derniers produits chimiques et radioactifs.

C’est l’histoire d’une pollution radioactive qui a commencé en 1986, dans un petit village des Alpes-de-Haute-Provence, à une vingtaine de kilomètres de Manosque. En quittant la route qui longe la Durance, une petite route serpente vers un plateau à 550 mètres d’altitude, où se trouve le petit village de Ganagobie. C’est là que Jean-Pierre Frideling a commis son forfait. Le 13 mars 2008, le quotidien La Provence écrivait : « Après des années de procédure contre les gérants, M. et Mme Frideling, condamnés chacun à 100 000 euros d'amende et à un an de prison avec sursis, l'Etat va procéder, à ses frais, à l'évacuation des produits radioactifs le mois prochain. »  Fin 2021, le travail de dépollution n’est pas fini. Au mieux, tout sera terminé en 2025 et cela aura coûté à l’Etat la coquette somme de 8 à 10 millions d’euros. « C’est la première fois que l’on était confronté à une telle pollution radioactive intentionnelle en France », dénonce Nicolas Benoit, responsable du pôle en charge des sites pollués à l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra).

La « villa radioactive », un laboratoire jamais contrôlé

En haut du village, sur le Belvédère, une maison circulaire tourne selon la lumière. Elle est à l’arrêt, ce jour de décembre où L'Usine nouvelle arrive à Ganagobie, car il n’arrête pas de pleuvoir. Un peu plus bas, on aperçoit la « villa radioactive ». Le maire du village avait attribué ce bâtiment communal à l'entreprise Isotopchim, spécialisée dans le marquage isotopique avec le carbone 14 de molécules médicamenteuses. Appartenant au couple Frideling, Isotopchim travaillait pour des laboratoires pharmaceutiques peu regardants sur les conditions dans lesquelles étaient réalisés ces tests. Le couple avait obtenu des soutiens financiers et logistiques de la part des élus pour développer ses activités. « Le lieu n’a sans doute pas été choisi par hasard, c’est assez inaccessible, explique Nicolas Benoit. L’exploitant n’avait pas d’autorisation spécifique pour traiter ces matières radioactives. »

L'aventure entrepreneuriale avait débuté en 1986 et s’était achevée devant les tribunaux, en 2003, par la condamnation de l’ancien technicien du CEA, confirmée par le tribunal de Digne en 2006. Il sera à nouveau condamné assez légèrement, avec sa fille, suite à un trafic de matières radioactives organisé à la Faculté des sciences de Saint-Jérôme de Marseille.

GanagobieOlivier Cognasse
Ganagobie Ganagobie

Le site a été sécurisé pour éviter toute intrusion. Photo : Olivier Cognasse

Marquage de molécules médicamenteuses au carbone 14

L’activité d'Isotopchim consistait à marquer des molécules médicamenteuses avec de la radioactivité pour permettre à l'industrie pharmaceutique d’étudier l’efficacité de certains médicaments. Le process, utilisant un atome radioactif, engendrait de multiples réactions chimiques et une consommation importante de carbone 14 que l'entrepreneur achetait illégalement en Russie et en Ukraine. Le personnel utilisait non seulement du carbone 14, mais aussi du tritium, du deutérium, du phosphore, du fluor et du soufre. Les effluents liquides étaient jetés directement dans les égouts, les rejets gazeux sortaient d’une cheminée.

L’installation n’a jamais été contrôlée. Le pot aux roses n'a été découvert qu'au milieu des années 1990, après que le patron d’Isotopchim, croulant sous les déchets radioactifs à évacuer, a fait appel à l’Andra, qui a alerté les autorités. L’entreprise a été placée en liquidation judiciaire en 2000. La radioactivité était déjà mesurée sur deux ou trois kilomètres. Le coupable n’étant pas solvable, c’est l’Andra qui est chargé de piloter la prise en charge des déchets et la dépollution. Un chantier particulièrement complexe, car il n’y a aucune information sur les produits présents dans la « villa » et l’ancien patron  n’a jamais voulu répondre aux demandes de l’Andra.

Des déchets de composition inconnue et des mélanges risqués

La première étape en 2003 a consisté à évacuer les produits et déchets non radioactifs et non contaminés, et à couper l’électricité pour réduire le risque d'incendie. « Quand nous sommes arrivés sur le site, il y avait quelques mètres cubes de déchets solides et près de 3000 flacons, raconte Nicolas Benoit. Certains mélanges ne permettent pas de sortir l'ensemble des produits. Il faut trouver des solutions, c’est plutôt de la R&D. » Depuis 2008, l’Andra dispose d’un budget pour avancer le chantier. La dépollution se fait en plusieurs étapes. « Il fallait identifier et caractériser ces déchets fortement contaminés et éviter des réactions chimiques. » Une grande partie des déchets est évacuée, en plusieurs phases. Mais « sur certains produits, nous n’avons pas encore de solution. Nous avons développé un laboratoire sur place pour les caractériser », explique-t-on à l’Andra. Aujourd’hui, il reste un mètre cube de déchets liquides et 40 kilos de produits solides.

Les déchets qui n’ont pas encore été traités sont stockés dans deux pièces de la « villa radioactive ». Ces pièces ne sont accessibles qu’aux deux opérateurs vêtus d’une combinaison protégeant des radiations et équipés d'un masque pour respirer. Ils entrent par un sas de décontamination. « En sortant, ils doivent vider une bombe de laque sur leur combinaison pour plaquer les particules et éviter de les transporter à l’extérieur de cette zone, explique Séverine Permingeat, chargée d’activités radioactivité nucléaire pour le laboratoire Curium. Nous analysons et caractérisons 80% des substances dans le laboratoire in situ, puis nous les envoyons dans notre laboratoire de Montagny, près de Givors.»

GanagobieOlivier Cognasse
Ganagobie Ganagobie

Les barboteurs permettent de mesurer le taux de carbone 14 dans l'air ambiant. Photo : Olivier Cognasse

Une fin de chantier prévue vers 2025

Dans le laboratoire, des barboteurs contrôlent le taux de carbone 14 dans l’air ambiant. Deux laborantines, bien protégées, travaillent chacune avec les bras dans une hotte, où elles manipulent des flacons. La première est une cellule chaude qui permet de prélever les échantillons en évitant le risque de dispersion. L’échantillon est nettoyé et contrôlé avant de passer dans la cellule froide, où un minéralisateur permet de préparer les échantillons qui devront passer l’étape de la caractérisation chimique et radioactive.

Une fois que ces contenants sont sécurisés, ils sont classés par famille. Après neutralisation et après s’être assuré qu’il n’y a pas de risque d’explosion, des assemblages sont réalisés pour les regrouper. En 2022, le pré-assemblage des derniers liquides doit être réalisé avant un assemblage plus vaste. « Ensuite, il faudra s’attaquer aux 40 kilos de silice, prévient Séverine Permingeat. Pour y mesurer le  carbone 14, il faut une transformation physique avec de la pyrolyse et du gaz. L’analyse est plus compliquée sur les solides que sur les liquides. » A terme, ces produits seront incinérés. Quand la solution aura été trouvée pour se débarrasser des silices, alors la destruction de la « villa » pourra commencer.

Le démantèlement du bâtiment devrait durer un an et demi, car il faudra aussi traiter l’amiante. Les déchets seront évacués vers le centre de stockage de l’Andra dans l’Aube. Une fois la maison éliminée, « on verra ce que l’on peut faire du terrain. Nous serons peut-être amenés à enlever un peu de terre, prévoit Nicolas Benoit. J’ai bon espoir que l’on puisse dire à la commune qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent avec le terrain. » Mais sans doute pas avant 2025. Alors, seulement, les habitants de Ganagobie seront complètement rassurés et la « villa radioactive » sera de l'histoire ancienne.

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